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LA VILLE VICTORIEUSE
La Ville est propre. Lisse, claire, sans tache, brillante. Lumineuse, même. La Ville n'est pas bruyante. Les véhicules de surface sont nombreux, mais tous extrêmement silencieux. Deux, quatre ou douze places pour les collectifs, tous mus par le même modèle de moteur électromagnétique, feutré et propre. Pas d'émanations nocives, pas de gaz polluants, aucun son désagréable. La Ville ne le supporterait pas. Hormis la taille, les véhicules diffèrent aussi par la couleur. Toutes les teintes de gris sont autorisées par la Ville.
Vous marchez sur le trottoir de béton plastifié. Les rues sont pratiquement vides de passants. A intervalles réguliers, un véhicule blindé de la SécUrb s'arrête à votre hauteur. Une voix métallique vous apostrophe : - Sécurité Urbaine. Etes-vous en panne ? Etes-vous souffrant ? Désirez-vous une assistance quelconque ? Les miliciens enfermés dans leur carapace d'acier et d'électronique ne vous demandent pas si vous êtes mentalement dérangé. Pas encore. Il est vrai que personne ne marche plus dans la Ville, ou presque. Quelques dizaines de mètres, rarement plus. La Ville n'en comprend pas la nécessité.
En levant les yeux, il vous semble apercevoir loin au dessus le scintillement caractéristique du Dôme. Depuis la Grande Catastrophe, une coupole étanche de plastiglass enferme et protége la Ville et ses vingt-cinq millions d'habitants. Pour leur sécurité et afin d'assurer leur survie. Enfin, c'est ce que dit la Ville...
Vous passez devant les imposants bâtiments gouvernementaux. Pas un seul milicien, aucun déploiement de force, pas de mesure de sécurité visible. Vous savez que c'est inutile. Les immenses bâtiments sans fenêtre de plastacier bleu sombre sont efficacement défendus par d'infranchissables barrières électroniques. La Ville sait se protéger.
Toujours surveillé par les micro-caméras autonomes, vous longez la centrale météorologique. Quel temps les ordinateurs de la centrale auront-ils décidé pour aujourd'hui ? Clair, doux, avec un léger vent artificiel, sans doute. La pluie sera sûrement déclenchée cette nuit, pendant une heure environ. La Ville décidera, selon les besoins qu'elle aura déterminés.
En marchant, vous pensez aux vingt-cinq millions d'habitants de la Ville. Vous savez qu'ils sont là, sous vos pieds, dans des tours de plusieurs kilomètres de profondeur encastrées dans le sol. Combien d'entre eux sont sortis récemment de leurs appartements enterrés ? Bien peu, certainement. Il n'y a pas de nécessité, d'ailleurs. Les rencontres se font sur le Net, le réseau informatique qui relie chaque cellule d'habitation. Ils travaillent à distance, se parlent par l'intermédiaire de machines sophistiquées, et pratiquent le plus souvent l'amour virtuel. Ils pourraient tout aussi bien s'adonner un peu plus aux plaisirs surannés de l'amour physique, finalement. Après la mise en place du Dôme, les principales maladies ont été éradiquées, et la quasi totalité des bactéries et virus nocifs ont disparu. Les insectes également, et pratiquement tous les animaux, d'ailleurs. Plus de morsure de chien, de griffure de chat, de piqûre de moustique. Plus de fleurs et très peu de plantes, évidemment. La Ville a décidé que c'était le prix à payer.
Vous passez près du "parc", où sont soigneusement conservés les trois derniers arbres réels. Les nouvelles électroniques vous ont prévenu qu'ils n'en avaient plus pour longtemps. A leur place, on installera bientôt trois hologrammes les représentant. Trois de plus. Le dispensateur d'odeurs a choisi "Terre et feuilles après la pluie", ainsi que l'annonce le petit afficheur lumineux sur un mur. Assez sympathique. En tous cas meilleur que "Air marin et algues" qui sévissait la semaine dernière. Vous notez l'absence de chants d'oiseaux reconstitués, aujourd'hui. La Ville reprogramme l'ordinateur de l'environnement, probablement.
Votre assistant électronique vous bipe. Il vous informe de l'état de votre métabolisme - satisfaisant - et du nombre de calories dépensées depuis le début de cette promenade. Il affiche un plan détaillé du quartier et calcule le temps du retour, dans le cas où vous décideriez de prolonger cette bizarrerie et de rentrer à pied. Il fait clignoter un petit message de mise en garde "Etre dans les rues après l'heure légale sans motif valable est illicite et dangereux". On ne plaisante pas avec la sécurité de la Ville.
Vous posez votre index sur l'identificateur d'un distributeur automatique. L'ordinateur spécialisé vous reconnaît et profite de ce contact pour calculer vos besoins en nourriture. Le plat arrive immédiatement et la machine vous informe de la somme débitée de votre compte. Vous décapsulez la barquette, ce qui a pour effet de réchauffer immédiatement le brouet. Porc aux lentilles, indique l'étiquette. La Ville connaît vos goûts, bien sûr. Pas très réussi, néanmoins. Les arômes artificiels sont un peu faibles, et la viande de synthèse a encore ce goût d'algue significatif. Pas grave. La Ville fera mieux au prochain repas, sans doute.
Un vague sentiment de tristesse vous envahit, subitement. Ce n'est pas la première fois que la déprime pointe son nez. Vous savez qu'il vous faut réagir vite. Votre petit compagnon numérique vous indique la plus proche adresse. Vous vous dirigez rapidement vers le kiosque du psychiatre automatique pour un diagnostic express. Votre dernière lobotomie partielle vous a fait un bien fou. Qui sait, une autre, peut-être...
Vous êtes bien, dans votre Ville.
fin
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