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LE CADEAU
1
Il va venir, je le sais. Il doit venir. Comme les deux autres. Je ne sais pas quand exactement, mais il viendra. La Ville ne permet pas le désordre. Enfin, pas trop longtemps. Les autosenseurs ont déjà dû détecter la panne. Le signal d'alarme s'est propulsé à la vitesse de la lumière le long des optofibres, véhiculant l'information jusqu'à l'ordinateur de surveillance du bloc. Dysfonctionnement technique de catégorie 3, chez Mo Lindberg, citoyen de classe 6, conapt 63-29, condominium HH, niveau D8, quadrant N-NE. L'information est reroutée vers la machine chargée de la maintenance technique de notre niveau. Le comput détermine le degré d'urgence et ordonne l'intervention. Comme pour les fois précédentes, je me suis arrangé pour provoquer une intervention humaine, bien sûr. Pas si facile. Même ici, dans les strates inférieures de la Ville, en gros les niveaux B5 à K, les conapts sont parfaitement équipés. Les domos veillent à ce que rien ne s'arrête ni ne se détraque. Jamais. Ce n'est pas simple de perturber un système aussi parfait sans éveiller les soupçons.
Au début de ma recherche, il y a deux mois, j'ai compté sur la chance, sur le hasard. Mais j'ai vite déchanté. Les rencontres immatérielles sur le network virtuel ne suffiraient pas. Je m'étais donné un an, une année entière pour trouver ce que je cherche. Ma dernière année, en fait. Mes douze derniers mois avant la cérémonie de la Délivrance. Je me rends compte que j'aurais dû commencer ma quête il y a beaucoup plus longtemps. Deux mois de perdus. Et si je ne trouvais personne ? Mon bracelet-médic vibre. Il vient de détecter une légère bouffée d'angoisse et son petit écran me suggère une pincée d'Anxio-4 dosée à 15%. Oublie-moi cinq minutes, veux-tu !
2
Wendy m'a interrompu alors que j'étais en train de transmettre tranquillement le rapport de ma dernière intervention. Mes commentaires s'affichaient sur son écran au fur au à mesure de ma dictée, quand elle s'est arrêtée au milieu d'une ligne. - Une réparation urgente, Rob. J'ai beau avoir réglé son vocal sur Voix féminine chaleureuse et amicale, je n'aime pas qu'elle me coupe en plein travail. J'aime encore moins la façon qu'elle a de me cracher le morceau de plastique contenant la puce avec les données du travail à effectuer. J'aime bien Wendy, mais je ne supporte pas toujours son côté "Allez, va bosser, je garde la boutique...". Je prend la petite plaquette et je l'introduit dans le lecteur de ma combi. Intervention demandée chez Mo Lindberg, niveau D8... Merde, c'est dans le fin fond du tréfonds, ça !... Je n'aime pas les niveaux inférieurs. Ca pue, c'est humide et j'ai même vu des petits animaux en liberté, une fois. Des nuisibles, ils appellent ça. J'espère bien être muté un jour aux niveaux intermédiaires. Les citoyens des classes 3 et 4 sont certainement un peu plus agréables ! Arrêt du système de climatisation. Cause inconnue. Réparation automatique impossible. Vocaliser P pour le plan des lieux, I pour le détail de l'installation, A pour l'assistance technique, D pour les données concernant le citoyen-habitant. Au début, je me demandais bien l'intérêt que pouvaient présenter les data sur les gens que je venais dépanner. Jusqu'au jour où je me suis fait sévèrement agresser par un furieux qui trouvait le temps d'intervention trop long. J'ai consulté ses données personnelles, après l'incident. Un irascible chronique qui avait déjà eu pas mal d'histoires du même genre. - Wendy, je te laisse. Ne fais pas de bêtise en mon absence ! Ce qu'il y a de bien avec les machines, c'est qu'on peut leur répéter cent fois la même blague idiote, elles ne haussent pas les épaules en regardant au ciel.
3
Comment sera-t-il ? Pourquoi il, d'ailleurs ? Aucune règle ne précise que les techs de maintenance de la Ville doivent être des hommes. Il y a longtemps que j'ai quitté la vie active, mais du temps ou je travaillais, la parité hommes-femmes était déjà respectée dans presque tous les emplois. Dans ceux qui restaient aux humains, évidemment. C'est probablement parce que les deux précédents étaient des hommes. Pour le premier, j'avais réussi à déconnecter le bio-senseur qui détermine mes besoins alimentaires et gère mes repas. Il n'a rien vu et a réparé l'automate en un rien de temps. Mais il n'a pas réussi le test. Je caresse machinalement la petite boite en bois. Il a cru bon de me dénoncer. Pour rien, évidemment, j'avais pris mes précautions. Tant pis pour lui. Dommage pour moi. Pour faire venir le deuxième, j'ai hésité à détériorer un autre équipement. C'est un soir, au moment ou mon bracelet-médic m'a buzzé pour me suggérer de me coucher, que l'idée m'est venue. Simuler un évanouissement et me blesser légèrement en tombant. Il m'a fallu plusieurs jours pour mettre tout au point. Je ne pourrais peut-être pas tromper l'analyseur du bracelet sur mon prétendu malaise, mais si je réussissais à m'infliger une blessure sans gravité, quelqu'un viendrait à coup sûr. Ca a marché, bien sûr. Celui-là me plaisait bien. L'idée que son travail consistait à apporter une assistance médicale me rassurait. Naïvement, il me semblait que le contact avec les humains devait rendre plus tolérant, plus compréhensif. Oh, il a été parfait ! Rapide et efficace. Tout a été pour le mieux jusqu'au moment où il a aperçu la boite. Le regard qu'il m'a jeté alors m'a laissé peu d'espoir. Il s'est arrangé pour la caresser rapidement au passage, en sortant. Quelques heures après, j'avais le résultat du test. Lui aussi m'avait dénoncé. En vain également. Ce n'était pas le bon. Plus que dix mois. Et je ne pourrai pas continuer impunément à détraquer les systèmes automatiques de mon conapt, les uns après les autres...
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