VOUS ETES VIVANTS ET IL EST MORT

 


Je ne sais pas vous, mais moi ça m’aurait esquinté aussi. Imaginez. Philip vient au monde en décembre 1928, prématuré de six semaines, avec une sœur jumelle. Sa mère n’a pas assez de lait pour nourrir les deux marmots. Finaude, elle ne pense pas à les nourrir au biberon. Conséquence, les poupons claquent sérieusement du bec. Un mois plus tard, la sœurette passe l’arme à gauche. Morte de faim.
A Chicago en 1929 ! Ne reste que le petit Philip Dick, maigrichon mais vivant. Ça commence modérément bien.

 

Phil a 5 ans quand ses parents divorcent. Brinquebalé par sa mère de Chicago en Californie puis à Washington, l’enfant se réfugie dans une vie intérieure alimentée par Edgar Poe et H.P. Lovecraft. A 12 ans, il est passionné par trois activités : écouter la musique, lire et taper à la machine. En dix jours il écrit son premier roman mais perd le manuscrit. Puis la Berkeley Gazette lui publie quelques textes.

Vivre seul avec une mère dont les principaux sujets d’intérêt sont les maladies et les médicaments n’arrange pas le mental déjà fragile de l’ado. A 14 ans, sa mère le trouvant apathique et anxieux le traîne à sa première séance chez un psy. Début d’une analyse qui durera toute une vie.

Un bond de quelques années. Phil Dick est vendeur dans un magasin de musique. En 1950 il en est à son deuxième mariage et continue d’écrire. Un rencontre décisive va bouleverser sa vie. Un écrivain, Anthony Boucher, va publier et payer une de ses nouvelles, Roog. Phil décide alors que l’on peut vivre de son écriture. Bien vu l’aveugle ! 4 nouvelles vendues en 52, 30 en 53, 28 en 54, une anthologie et un roman en 55. Sauf que les 80 nouvelles, 7 romans de SF et 8 romans mainstream (refusés) produits dans les années 50 ne le font pas vivre de façon princière. Il est quelquefois obligé de manger de la viande de cheval, réservée aux animaux car alors considérée impropre à la consommation humaine.

Vient la guerre froide, McCarthy, et les hommes du FBI traquant les amis des sympathisants des relations des camarades des compagnons des voisins des supposés communistes. Sale temps pour les étudiants attardés et les écrivains traînant chez eux en savates à l’heure où les vrais Américains sont au bureau en cravate. Les Men in Gris débarquent un jour chez Phil Dick. Ils lui demandent d’espionner sa femme, membre d’un groupuscule socialisant. Il refuse. Alors ils reviennent régulièrement tester les convictions du couple. Cette ambiance de suspicion, conjuguée à des lectures psychanalytiques et à un incident bizarre – la recherche, un jour, d’un cordon de lampe qui n’avait jamais existé – créent le terreau sur lequel va bientôt éclore la graine de la paranoïa. Les textes de Dick tournent alors de plus en plus autour d’une idée qui deviendra obsessionnelle : Qu’est-ce qui est réel ?

Un jour de novembre 63, il voit un visage géant dans le ciel, qui le regarde. Cette surveillance céleste dure plusieurs jours. Angoisse.

Il découvre le Yi-King, et n’entreprend rien sans demander conseil aux bâtonnets. Inquiétude.

Parallèlement à une vie sentimentale et conjugale mouvementée, Dick expérimente les cigarettes qui font rire et les vitamines au kilo. Jolies visions multicolores.

Nixon arrive. Avec lui, les plombiers du Watergate. Complots gouvernementaux et conspirations officielles deviennent visibles. Dick se croit au centre d’une attaque du FBI et de la CIA visant à le déstabiliser. Paranoïa.

Revient alors la lancinante question, qui ne le laissera plus en paix : Ou est la réalité dans ce monde de faux-semblants ? Dick se délecte alors de la question « Qui ?… » Qui est réel et qui ne l’est pas ? La réponse ne tarde pas. Lui seul est réel, le monde n’est qu’un simulacre organisé à ses dépens. « Je suis vivant et vous êtes morts… » Délire.

Après avoir entendu des messages subliminaux issus d’un poste de radio éteint et décodé son nom répété à l’infini dans des chansons de Linda Rondstadt, il réalise qu’il ne vit pas en Californie en 1974, mais dans l’empire romain en 970. Et les Romains le surveillent. Le théâtre d’ombres continue. Angoissant.

Dans la foulée, il découvre que les Russes – tout le bloc soviétique, en fait - sont dans le coup. Eux aussi lui en veulent personnellement. Dure journée.

Dick se met à rêver en russe, puis en grec ancien. Pas fastoche !

Un jour il sauve la vie de son fils grâce à une inexplicable illumination intérieure. Troublant.

Il se prend alternativement pour Dieu, le marionnettiste agissant pour le compte de la divinité, le créateur de Dieu et de son manipulateur, et la marionnette, lucide mais impuissante. Dissociation de la personnalité.

Progressivement, Phil devient un catalogue complet et permanent de tous les dérèglements psychologiques, connus et à venir.

Et ses œuvres dans tout ça ? Ami lecteur, c’est là que le miracle s’accomplit sous nos yeux éblouis. Depuis le début des années 60, les délires de Dick, loin d’être un obstacle, ont nourri son imagination d’écrivain de SF. Ses nouvelles et romans (Ubik, Le Maître du haut-château, La vérité avant-dernière, L’œil dans le ciel, Le dieu venu du Centaure,…) ne sont rien d’autre que la transposition romancée des délires qu’il vit au moment où il écrit ses textes. On a là un exemple parfait d’une l’utilisation magistrale des évènements de la vie quotidienne. Mais il se trouve également que ces hallucinations recomposées, recyclées en extraordinaires nouvelles et romans géniaux, alimentent les dérapages ultérieurs, du genre « Si j’ai écrit ça, c’est qu’il y a une part de vérité… ». Où est la poule, où est l’œuf ? Les psychoses de Dick ont-elles d’abord alimenté son extraordinaire machine à créer ? Ou les fabuleuses histoires que son génie tricotait ont-elles eu finalement raison de son esprit fragile ? Qu’importe... Phil Dick reste le seul exemple d’écrivain ayant entièrement transposé sa vie quotidienne dans un domaine où l’exercice est a-priori impossible, la Science-Fiction. 

La fin de l’histoire ? Après avoir écrit des tonnes de considérations mystico-religieuses –son Exégèse – en se prenant pour le scribe de Dieu, il tombe dans un coma mortel en février 1982. Peu de temps auparavant, Hollywood avait enfin découvert l’incroyable potentiel de Dick. Il en résultera – seulement - Total Recall,  Blade Runner et Paycheck

 

 Il faut absolument lire la bio (excellente), puis les nouvelles de Dick, écrivain essentiel. Une précaution s’impose, cependant : Entre deux nouvelles il est recommandé de s’injecter un opus de la collection Harlequin ou Barbara Cartland, pour ne pas perdre le contact avec la vraie vie. Sinon, gros risque de confusion, du style Matrix ou ExistenZ.

Hé, Phil ! les murs de mon bureau commencent à couler, et je vois mon clavier à travers mes mains. T’as pas une idée ?…

 

Je suis vivant et vous êtes morts

Biographie de Philip K. Dick

Emmanuel Carrère

Ed. Seuil, coll. Points

 

Nouvelles 1947-1953, tome 1, Nouvelles 1953-1981, tome 2

Philip K. Dick

Ed. Denoel, Coll. Lune d’encre

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