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LA NOTE BLEUE
1 24 décembre
Au moins, j’aurai résolu l’affaire. Putain de consolation. Etre le seul à savoir qu’on a bien fait son boulot une dernière fois, merci du réconfort ! Encore que, bien fait son boulot, c’est vite dit. Le boulot est fini quand on sait qui, comment, pourquoi, et quand le qui est en cage avec une solide inculpation aux fesses. Alors que là, on est loin du compte. Pas de Qui, pas vraiment de Pourquoi. Il n’y a que le Comment que j’ai compris. De toutes façons, pour ce que j’en ai à foutre, maintenant… On dirait qu’il n’y a que mon flingue, posé là sur la toile cirée, qui se préoccupe un peu de ce qui se passe. Evidemment, comme c’est lui qui va donner la dernière réplique, il est un peu impatient. Je le comprends, il a peur qu’au dernier moment on lui coupe sa scène finale, la plus importante. Alors, tu te décides ? Ou bien tu vas rater ça, aussi ? Oh ! Ecrase, on n’est pas aux pièces. J’ai tourné le canon vers le frigo en posant mon flingue sur la table. Les réflexes sécuritaires ont la peau dure. Du coup, j’ai l’impression qu’il me tourne le dos, qu’il me fait un peu la gueule. Normal, c’est lui qui me connaît le mieux, d’une certaine façon. Plus de quinze ans ensemble. Trois fois plus qu’avec Laura. Putain, Laura... Stop ! Pas la peine de mettre en marche le retro-cinéma. Je connais le film par cœur. C’est surtout la fin qui me plait pas. Vite, autre chose. N’importe quoi. Un tas de pensées à la con viennent d’un seul coup m’encombrer. Comme si elles attendaient dans un coin sombre depuis un bon moment, punies pour leur inutilité, reléguées pour leur stupidité, bien contentes de pouvoir prendre l’air cinq minutes. Une vieille blague, celle de la jolie fille qui veut se suicider, mais sans abîmer sa petite frimousse, et qui se colle le flingue dans le minou. La chute avait fait gentiment marrer tout le commissariat. Celle de l’oiseau Ouille-Ouille-Ouille, également. Bande de cons. Les stats aussi viennent faire un petit tour de piste. Putain de statistiques. Plus fort taux de dépressions, dans quelle catégorie professionnelle ? Les profs. Plus fort taux de suicides ? Les flics. Normal, rien à dire. Les enseignants sont aux premières loges pour voir ce qu’ils mettent sur le marché quelques années après. Pas de quoi s’enthousiasmer. Sauvageons, avait dit l’autre. Pas si mal vu. Après, c’est nous qui nous y collons. Tenez, les gars. Nous, on n’a rien pu en tirer, ils connaissent rien à rien, ils sont nuls à bouffer du foin, ils veulent rien foutre. On a fait ce qu’on a pu, mais bon, à vous de jouer maintenant. Et faites gaffe, dans le lot, il y a des violents. Déjà bien beau qu’ils n’aient égorgé personne au lycée… Tenez-les un peu à l’œil et bonne chance. Merci, les profs ! Un vrai bonheur. Surtout que ces jeunes cons ne viennent pas prendre le job des truands en place. Non, ça serait trop beau. Y aurait qu’à rayer un nom sur une fiche et le remplacer par celui d’un jeunot aux dents qui rayent le parquet. Trop facile. C’est comme les lois en Italie. Il paraît qu’on en ajoute toujours de nouvelles, sans jamais annuler les anciennes. Résultat, impossible de les connaître toutes et certaines se contredisent. Bordel à l’italienne. Enfin, c’est ce qu’on m’a raconté. En tous cas, pour les petits truands, pareil. Une nouvelle couche tous les ans. Et nous, les mains dans le cambouis. Dormez tranquilles, braves contribuables, les flics en prennent plein la poire pour vous. Putain, perdre sa vie à la gagner... La chaîne joue Summertime. La version de 1957 par Ella Fitzgerald et Louis Amstrong. La variante bluesy, la plus belle. De la cuisine, je vois le meuble hi-fi dans le salon, et ses deux mille quatre cent soixante sept merveilles, si difficilement réunies. Un trésor puéril et dérisoire de près de deux mille cinq cents vinyles et CD. Jazz et blues. Parfaitement rangés, impeccablement classés de Cannonball Adderley à Sven Zetterberg. Avec le petit carnet scrupuleusement tenu à jour, pour éviter d’acheter deux fois le même disque. Quand je pensais que le bonheur tenait aussi à l’accumulation d’objets inanimés… Je hais cette toile cirée, c’est jamais vraiment net. On passe un coup d’éponge mouillé, on croit que c’est propre. Pendant ce temps-là, les bactéries et les microbes dansent la sarabande en se foutant de ta gueule. Je hais le vichy, ça fait vieux con célibataire, nescafé dans un bol en faïence blanche, eau chaude directement du robinet, petit déj’ en 25 secondes chrono. Je hais le rouge. Surtout le rouge.
2
23 novembre
Trois heures au jus. Plus que trois heures à faire semblant d’être un peu occupé. A six heures, direction la salle de gym’ pour soulever la fonte. Je ne suis pas un fana du triceps pléthorique, des deltoïdes surcompressés ou des tablettes de chocolat sur le thorax, mais il faut que je me maintienne en forme Une fois par semaine, c’est pas la mort. Je m’y suis fait quelques vagues copains, pas des furieux non plus. Il y a même un petit groupe de retraités qui vient s’entretenir la forme à petit rythme. Ils se marrent tout le temps. J’espère que rien ne me tombera sur le râble d’ici l’heure de la quille. J’aime pas trop les affaires du vendredi. J’ai une théorie là-dessus. Le lundi, le mardi et le mercredi matin, les ondes sont positives, montantes. Ensuite, du mercredi midi au vendredi soir, ça se déglingue progressivement. Mauvaises vibs, comme on disait à Woodstock. Si tu commences un boulot dans cette deuxième partie, c’est le bide. Si tu dragues une nouvelle meuf un jeudi soir, plantage assuré. Enfin, ma théorie, c’est vite dit. En fait c’est Rougelet qui nous raconte tout ça. « Rigolez pas, les gars, je l’ai lu dans un livre » Quand il a dit Je l’ai lu dans un livre, il a tout dit, le Rougelet. Comme si un livre ne pouvait pas mentir ou répondre à coté, comme n’importe quel suspect. En tous cas pas ceux de Rougelet, apparemment. - Inspecteur Desaix ? Je ne l’ai pas vu arriver. Grand, sec, visage en lame de couteau, nez à piquer des gaufrettes, comme disait ma grand-mère. Costard gris, imper gris, teint gris. Même ses yeux. Chez ce type, la couleur est à l’évidence une option superflue. Ça pue le flic, mais avec un petit quelque chose en plus. Des yeux insistants. Oui, c’est ça, des yeux inquisiteurs qui semblent vous transpercer la boite crânienne pour aller farfouiller dans les replis de votre âme bien noire. Merde, un bœuf-carottes de l’IGS, je pense immédiatement. Rétropédalage mental express sur les dernières affaires. Rien à l’horizon, temps calme, météo dégagée. Je ne prétends pas être un saint. Il m’est arrivé de laisser tomber dans ma poche quelques liasses orphelines dans des perquisitions chez des gros dealers en cavale improvisée ou des truands tout juste refroidis. Mais je ne suis pas un ripou. Pas de coups tordus avec des collègues zarbis, pas de racket chez les commerçants du coin, pas de passes gratuites chez les putes du quartier, pas d’amitiés malsaines avec des fondus de la gâchette, ni d’extras discrets et surpayés pour protéger les meetings d’extrême droite. - Oui, qui le demande ? Je lâche d’un ton un peu sec. - Inspecteur Damien, du commissariat central. Vous avez quelques minutes à me consacrer ? Vu qu’il m’a pris en flag’ de rêverie, gobelet de café en main, je ne peux décemment pas me prétendre débordé. Et puis, le commissariat central, c’est pas l’IGS. Je lui fais signe de s’installer sur le siège habituellement réservé à notre sympathique clientèle. A la manière dont il prend la chaise branlante sans trouver anormal l’état général du mobilier ni regarder d’un air dégoûté la décoration trentenaire du lieu, j’ai la confirmation. Le petit geste machinal qu’il va faire pour me montrer sa carte en s’asseyant sera bien inutile. Allez, collègue, c’est quoi ton problème ? - Voilà, comme je vous l’ai dit, je suis du commissariat central. Là-bas, j’ai plusieurs surnoms. Je sais que les autres inspecteurs m’appellent Fouineur ou La Fouine. D’autres, plus portés sur les séries télé, Fox Mulder. Inutile de vous dire que je m’en moque complètement. Vous pourrez en faire autant si ça vous chante. Il s’interrompt une poignée de secondes et guette une réaction. Moi aussi, j’aimais bien les X-Files et j’aurais préféré la visite de Dana Scully, mais bon… Il reprend. - Je ne vais pratiquement jamais sur le terrain. Pas d’interpellation, d’arrestations musclées, de relevés d’indices ou d’interrogatoires. Je n’ai même pas d’arme. Je déteste ça, d’ailleurs. Mon terrain de jeu, c’est un bureau de neuf mètres carrés. Un téléphone, un PC, Internet, un lecteur de micro-fiches, tous les journaux, quotidiens, hebdos, mensuels, et des tonnes de rapports de police. Je comprends mieux son teint un peu terne. Ce type a un urgent besoin d’oxygène, et même l’air plombé de la capitale doit être meilleur que celui de son cagibi informatisé. Je fais de mon mieux pour prendre un air vaguement intéressé. C’est quand tu veux, ma poule, pour le motif de ta visite. - Mon job, c’est chercher l’inhabituel, traquer le bizarre, pourchasser l’étrange, trouver les liens invisibles, associer les faits n’ayant pas de connexion apparente, cerner les indices fuyants, faire le rapport entre les éléments épars. Bref, de voir ce que les autres ne voient pas, ne peuvent pas voir, le nez dans le guidon. D’où Fouineur, d’où Fox Mulder. - Heu… je vois à peu près, mais est-ce que vous pourriez préciser un peu ? - Bien sûr. Chaque commissariat traite les affaires de sa zone de compétence. Mais les délinquants ou les criminels ne nous font pas le plaisir de s’arrêter aux frontières administratives. Un tueur en série peut trucider une femme par arrondissement, puis une dans chaque département de la couronne. Il se passera du temps avant que quelqu’un fasse le rapport entre tous ces meurtres, chacun enquêté par une équipe distincte. Par ailleurs il n’y a pas que les meurtres. Des vols, des escroqueries peuvent être commis dans des zones différentes, n’importe où en France, par un auteur unique. Or ce meurtrier, cet escroc peut avoir des “ tics ”, une méthodologie, un mode opératoire répétitif. - Et c’est là que vous arrivez, avec vos petites fiches et votre Internet… J’ai dû avoir un soupçon de moquerie au fond de l’œil ou comme une trace de raillerie dans la voix. - Oui… Evidemment, ça vous amuse. Le côté rat de bibliothèque recherchant la perle au milieu des immondices, ou la preuve d’un complot extraterrestre en lisant le Parisien Libéré tous les matins. Marrant, hein ? Allez, ne vous fatiguez pas à secouer la tête, j’ai l’habitude. Seulement voilà… Malgré moi, je me suis approché. C’est pas tous les jours qu’un martien débarque chez les chaussettes à clous. Il continue, un vague sourire sur son visage atrabilaire. - De temps en temps, bingo ! Le rapport que personne n’avait vu, la similitude cachée, la bizarrerie qui illumine une affaire mal emmanchée. Damien le Martien déniche la relation dissimulée, Damien la Fouine met le doigt sur la perle. Et c’est Damien la goutte d’huile qui remet tous les rouages bloqués en route. Et c’est encore Damien le rat de cave qui permet de coffrer le tueur en série, le trader indélicat, le violeur à répétition ou l’écumeur des autoroutes. Ça vous en bouche un coin, non ? Oui, un peu quand même. Je n’imaginais pas qu’un tel bonhomme puisse exister, avec un boulot pareil. Un flic en chaussons, un keuf payé à lire le journal. Pour un peu, j’ai envie de crier à l’emploi fictif. D’un autre coté, si ça donne du résultat de temps en temps, pourquoi pas ? Il y a suffisamment de fonctionnaires payés à ne rien foutre, même dans la Grande Maison, alors pourquoi ne pas s’offrir un Sherlock Holmes des faits divers, un dénicheur de liens invisibles, une fouine ? - Et… vous êtes sur un truc, là ? - Oui. Mais avant, une petite précision. Je ne suis peut-être pas un flic de terrain, mais flic quand même. Et comme tous nos collègues, enfin les bons, je laisse une grande part de conduite automatique à mon instinct. Vous savez, ce qu’on appelle le flair dans les romans policiers… Et je crois avoir mis mon grand nez dans une petite bizarrerie. Rien de sûr, rien de précis. Seulement l’odeur familière de l’étrangeté, une petite musiquette que je connais bien qui me titille les oreilles. Bref, j’en ai parlé à mon divisionnaire qui en a parlé au votre, et me voilà. J’ajoute que j’ai expressément demandé un inspecteur pas trop bas de plafond avec la lumière dans toutes les pièces, si vous voyez... Ouais, considérations architecturales mises à part, je vois surtout les emmerdes débouler grave. Les enquêtes bizarroïdes, très peu pour moi. C’est un coup à se faire foutre de sa gueule pendant vingt ans si ça foire. J’entends déjà Rougelet. Tsstt... tsstt.... je te l’avais bien dit, une enquête qui te tombe dessus un vendredi après-midi, mauvais plan. D’un autre coté, l’ordre vient d’en haut, et si Sherlock dit vrai, j’ai été sélectionné sur des critères plutôt sympas. Et puis, c’est quoi, ces découvertes inattendues ? Sur quoi il a mis le doigt, le Mandrake du placard ? Finalement, c’est la curiosité qui l’emporte. - Allez, maintenant qu’on en est arrivés là, dites-moi le reste. Mais je ne vous promets pas de ne pas me marrer un bon coup si vous me parlez d’un complot mondial avec épicentre chez l’épicier du coin. Il doit effectivement avoir l’habitude d’un certain scepticisme autour de lui, mais je ne suis certainement pas le client le plus difficile de sa carrière. Il se met à table.
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