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LA CABANE
1
La nuit est tombée depuis longtemps et j'ai froid. Cette petite pluie fine me transperce. J'ai tellement aimé la pluie, avant. J'adorais me promener dans la campagne, au milieu de la bulle de protection que m'offraient mon grand parapluie de golf et mon Barbour. Le Barbour n'est plus qu'un souvenir, le parapluie a disparu, et toutes les protections en même temps qu'eux. Mon fantôme de manteau ne m'abrite plus efficacement depuis longtemps. Ni du froid, ni du vent. Encore moins de la pluie. J'ai attendu le milieu de la nuit, comme l'homme a dit. Pas avant une ou deux heures du matin. J'ai réussi à me faufiler dans le marché aux poissons désert pour patienter à l'abri. J'espère qu'il n'est pas trop tôt. J'esquisse un mouvement de poignet. Un mouvement inutile. Il y a une éternité, j'ai porté ma montre au clou, mais certains gestes ont la vie dure. Je me souviens, une Rolex en or, bien lourde, bien visible. Je l'ai gardée le plus longtemps possible. Pas par sentimentalisme, mais parce qu'elle représentait mon dernier capital. J'avais déjà vendu mon alliance aux trois ors entrelacés. On apprend vite à gérer au mieux ses ressources. La montre m'a permis de tenir plus de six mois. Route du Bassin numéro cinq. Il m'a dit cinq ou six ? Je n'ai pas intérêt à me tromper. La nuit est assez claire pour que se découpent sur le ciel les immenses grues portuaires, telles de silencieux monstres antédiluviens en sommeil. Dans cette zone du port, l'éclairage public est réduit à un minimum. Un lampadaire dispense une lumière blafarde, de loin en loin. Mais je suis habitué. L'obscurité est maintenant une de mes compagnes naturelles. Un dépôt de conteneurs, à droite, éclairé a giorno. Des gardes et des chiens. Sea Liner, Hapag Lloyd, Evergreen. Des centaines de grosses boites de métal, marron, vertes, bleues, rouges, surtout des rouges, en instance de départ ou venant de pays que je ne verrai jamais. Jamais plus. Mais ça ne me fait plus rien, maintenant. Singapour, Honolulu, Los Angeles, Tokyo, Mexico, Bali, Capetown. Moi aussi, comme ces boites, il y a bien longtemps... Mais je ne me souviens de rien. Et je ne suis même plus certain que ces endroits existent réellement. Peut-être que ces conteneurs sont juste un décor à mon intention, pour me faire croire que la vie continue à se dérouler normalement, autour de moi. Un peu comme dans Tintin au pays des soviets, si j'ai bonne mémoire. Pendant quelques minutes, mon esprit s'amuse sans joie avec cette idée. En fait, je suis seul au monde, et un marionnettiste pervers s'amuse à créer à mon seul usage le décor dans lequel j'évolue depuis plus de trois ans. Cette sensation d'irréalité s'impose de plus en plus souvent. Les gens qui croisent ma route me paraissent avoir de moins en moins d’épaisseur, de consistance. Je crois qu'un jour je pourrai passer ma main au travers de l'un d'eux sans difficulté. Bon sang, je suis perdu ! Vous longerez le dépôt de conteneurs, sur votre droite, puis... Puis quoi ? Est-ce qu'il a mentionné ces énormes silos à grains ? Il me semble que oui. Des milliers de tonnes de blé et de maïs emprisonnées dans ces hideuses tours de béton, attendant d'être déversées dans des cales de navires. J'aimerais être l'un de ces grains de blé, en partance pour un ailleurs forcément préférable, nécessairement meilleur. La pluie s'est arrêtée. Ca ne fait pas une grande différence. De toute façon, je ne suis pas près d'être sec. Oui, je suis sur le bon chemin. Vous tournerez à gauche et laisserez le bassin derrière vous. Une odeur mélangée d'huile, d'eau de mer, d'algue et de rouille, de plus en plus présente. L'odeur de tous les ports de commerce, je suppose. Pourquoi les navires marchands sont-ils toujours rouillés ? Et comment s'arrangent-ils pour ne pas partir en poussière au beau milieu du Pacifique ? Hé, comment faites-vous pour fonctionner encore, alors que vous avez l'air en si piètre état ? Vous ne répondez pas, bien sûr, vous gardez votre secret. Supériorité de la machine sur l'homme... Chez moi, la rouille a gagné. Ça y est, je crois que je l'aperçois. Une petite maison isolée, une baraque plutôt. Vous ne pourrez pas la manquer. C'est la seule construction à taille humaine, dans le secteur. Si une lumière brille au-dessus de la porte, vous pouvez y aller. Je jette un regard circulaire. Aucun autre bâtiment ne ressemble de près ou de loin à la description. Ca ne peut être que cette cabane en planches, qui ressemble plus à un gros appentis à outils qu'à une habitation. Et qui irait habiter dans un lieu aussi désolé ? Plus je m'approche de la baraque, plus sa réalité me paraît incertaine. L'existence même de cette construction me semble improbable. Je marche lentement vers le baraquement chichement éclairé, avec la sensation que cet assemblage de planches, de feuilles de bitume craquelé et de tôles ondulées va s'évanouir au moment où je poserai la main sur la porte. Inutile de frapper. Vous entrerez, c'est tout.
2
L'homme, dans le bar, avait l'air bien réel, lui. J'ai longuement hésité avant d'entrer. Trop de gens, trop de bruit. Trop de complicité, d'amitié, de chaleur, de plaisanteries. Mais le soir tombait, et avec lui le froid et une brume humide. La pluie ne tarderait pas. Un routier m'avait laissé sur la place principale en me souhaitant une bonne continuation. Continuation... Continuer quoi ? Vers où ? Je l'avais regardé partir en haussant les épaules. Un port. Pourquoi pas un port ? Sensation de me trouver au bout d'une route parfaitement balisée, parcourue des millions de fois par des millions de types comme moi. Des spectres qui venaient finalement buter contre l'océan. Sans avoir la force de seulement rêver à un départ. J'étais là, devant ce havre chaleureux, d'où s'échappaient de fausses disputes et de vrais rires. Un coup de vent glacial me décida à pousser la porte. Le niveau sonore diminua immédiatement, la plupart des têtes se tournèrent vers moi. Pas vraiment d'animosité, non. Juste un peu de la curiosité vaguement soupçonneuse que l'on réserve aux étrangers. Et la notion d'étranger est vite présente, comme je l'ai rapidement appris. Autre région, autre ville, autre village... Etranger. Pas d'ici. Je m'installai au fond de la salle, le plus loin possible du groupe bruyant de buveurs, le plus loin possible du regard un peu dur du patron, le plus loin possible de la lumière de ces néons, cette lumière crue qui donne l'air si perdu, si laid, si pauvre, si usé. En jetant sa serviette sur son épaule, le patron se dirigea vers moi. - Et pour monsieur ? - Un Viandox, s'il vous plaît. Ou quelque chose d'équivalent, si vous n'avez pas. - J'ai. Il repartit après avoir évalué d'un rapide coup d’œil ma capacité à payer ma consommation. Les questions rituelles viendraient probablement au moment de me servir mon bouillon. Vous n'êtes pas d'ici ? De passage ? Je connaissais toutes les nuances qui accompagnaient ces interrogations. Depuis l'intérêt poli jusqu'à la menace voilée et le "conseil d'ami" sous-entendu. Ne vous attardez pas chez nous... On n'aime pas les vagabonds par ici... C'est tout voleur et compagnie... Les gendarmes n'étaient jamais très loin et dans les campagnes, un fusil de chasse était souvent accroché au mur, en évidence. Est-ce que le pauvre type qui ne pouvait pas payer son Viandox risquait un coup de chevrotines ? Je n'étais pas certain d'aimer la réponse, et je n'avais jamais pris le risque de la grivèlerie. Le bouillon fumant me fut apporté sans un mot, sans même un regard. Tant mieux, après tout. Les conversations avaient repris. L'essentiel de ce qui se disait m'était incompréhensible. Un stacker avait basculé, entraînant la chute d'un conteneur. Ca avait l'air d'un événement important. Un navire Ro-Ro avait du retard et obligerait à des heures supplémentaires. Un des spreaders était défectueux, et cela semblait dangereux. Tout un langage spécialisé, ésotérique, dont je devinais néanmoins qu'il devait se rapporter au travail des dockers. Travail... Horaires, responsabilités, salaire... Stop ! Arrête de penser, si tu peux. Vite, concentre-toi sur autre chose. Je me mis à contempler mon Viandox comme si quelque vérité suprême devait en émerger. Cela aussi faisait partie des exercices dans lesquels je commençais à exceller. Vider mon esprit des pensées dangereuses, focaliser mon attention sur l'insignifiant, le temps de laisser passer les nuages menaçants des souvenirs. Des souvenirs qui rongent comme l'acide. Lorsque je relevai les yeux, il était là. L'homme s'était installé à ma table sans que j'y prête attention. En d'autres temps, dans une autre vie, j'aurais protesté, demandé des explications, exigé des excuses. Mais j'avais appris depuis longtemps à subir, à m'effacer, à me fondre dans le décor, à me rendre impalpable, intangible. Je me levai sans un mot, ma tasse encore chaude à la main, dans l'intention de lui laisser la table libre. L'homme posa alors sa main sur mon bras. - Non, ne partez pas. Restez, s'il vous plaît. J'aimerais juste vous parler. Il était grand et assez maigre. Ses vêtements pouvaient être ceux d'un employé du port. Il parlait avec un léger accent chantant dénotant une origine méridionale. Et sa voix était chaude, d'une incroyable douceur, comme chez certains prêtres. Ses yeux gris-bleu, pour autant que la lumière artificielle me permette de déterminer leur couleur, étaient profondément enfoncés dans leurs orbites. Je me rassis sans un mot et fixai ma tasse. - J'ai l'impression que vous avez des ennuis. Je me trompe ? Je haussai les épaules pour toute réponse. Il prit ça pour un acquiescement. - Je peux probablement vous aider. - Ecoutez, je n'ai rien à me reprocher. Si vous êtes flic, mon casier est vierge. Je n'ai aucun crime ou délit à mon actif. Si vous êtes prêtre, je ne crois pas en Dieu, encore moins en les vertus de l'Eglise. Désolé. Et je n'ai pas l'impression que vous soyez assistante sociale… |
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