|
[ accueil ] |
SCI-FI IMPÉRATRICE [1]Levez un de vos tentacules et dites « Je le jure »
Je ne sais pas vous, mais moi j’aime bien les mélanges. Métissage d’un visage pâle et d’une fleur des îles, mariage des styles architecturaux ou décoratifs, amalgame des genres littéraires, picturaux ou musicaux. Tout ceci peut donner naissance à des enfants magnifiques. On a vu le développement de sous-genres littéraires qui ne sont en fait que des fusions de genres utilisés depuis toujours. Le roman classique et l’essai produisent une sous-catégorie qui, par exemple entre les mains habiles de Christian Jacq, peut donner le roman historique ou la biographie romancée, genre dont l’initiateur moderne est probablement Alexandre Dumas. Euh… je reconnais que les enfants magnifiques sont plutôt du coté de Dumas, quand même. Or donc, mélange. Mélange de science-fiction et de policier, en l’occurrence. Je vous propose aujourd’hui E.T. agrémenté d’un whodunit, mâtiné de Perry Mason. L’idée n’est pas totalement nouvelle, certains auteurs de SF ayant introduit la dimension policière dans une intrigue fantastique. Le meilleur spécimen qui vienne à mon esprit entourbé est la grosse nouvelle de Philip K. Dick, Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? qui a donné l’excellent Blade Runner. Le contraire est certainement moins fréquent. On peut citer comme polar ayant introduit une dimension fantastique, l’oubliable J’irai faire Kafka sur vos tombes, de Michel Chevron, dans la série du Poulpe. Dans Un procès pour les étoiles, de Robert J. Sawyer, tout démarre d’une manière devenue classique : arrivée au-dessus de l’Atlantique d’un vaisseau extraterrestre, premier contact avec une civilisation autre. Les bestioles, grosses méduses aux couleurs chatoyantes, sont là par accident. Leur vaisseau a pété une durite et ils sont contraints de faire une halte dans un petit garage de province, la Terre, pour réparer vite fait et repartir fissa vaquer à leurs occupations d’extraterrestres galaxie-trotteurs. Les terriens, pas vexés de ne pas avoir été prévus sur la feuille de route initiale, leur font bonne figure et bon accueil. Ca ne se passe pas trop mal, du style Pendant que vous y êtes et que mon vaisseau est sur cales, faites donc la vidange et le graissage. En paiement je vous initie aux secrets de fabrication de l’épluche-légumes nucléaire à permutation spontanée et à résistivité macro-variable. La coopération intergalactique, sous l’égide de l’ONU qui n’en revient pas de servir enfin à quelque chose, se déroule bien. Jusqu’au moment ou l’un des scientifiques ayant accueilli le premier E.T. et cornaquant la délégation de bestioles est retrouvé décapité, éviscéré, coupé en morceaux et vidé de son sang, bref assez mort. Mauvaise limonade. Et là où ça se corse, tu le vois venir, lecteur sagace, c’est que c’est forcément, preuves à l’appui, un membre du groupe des lointains visiteurs aux riantes couleurs qui a fait le coup. D’où arrestation. D’où procès. D’où le titre. L’auteur nous fait alors pénétrer les arcanes d’un procès américain, avec sa préparation, ses tractations préalables, ses finasseries et son déroulement si insolite pour un européen. Depuis 13 hommes en colère, le cinéma policier américain nous a habitués à ces histoires, qui ont donné vie à un genre à part entière, le film judiciaire. Il semble que la littérature polar ait peu versé dans cette catégorie. Cette plongée dans le système judiciaire américain présente, si l’on excepte que l’on juge ici un énorme flamby à écailles, le premier attrait du récit. La confrontation d’une machine à juger selon des critères humains, établis et connus, et de l’objet de ce jugement, est également intéressante. Sur quelles bases juger un être totalement différent, à l’éthique et à la morale très personnelles ? Comment concilier les fondamentaux humains sur lesquels sont basés le procès et des schémas mentaux dissemblables ? Au fait, la méduse aux multiples organes est-elle coupable ? Pourquoi aurait-elle tué sauvagement un scientifique terrien devenu son ami ? Bien sûr, l’avocat de la bestiole (afro-américain comme il se doit, donc attentif aux droits des minorités, donc motivé) va faire plus que son travail de défenseur. D’intuition en découverte, de déduction en coïncidence, il va découvrir que… holà, on se calme ! Evidemment, lecteur finaud, tu auras deviné que sous des apparences déjà étranges, se cache une vérité inattendue que l’opiniâtre avocat saura découvrir. Non mais !… Un procès pour les étoiles se lit sans déchoir. Certes, le style simple rappelle les romans de SF des années 70 plutôt que les polars hard-boiled d’aujourd’hui avec vrais petits morceaux de vécu dedans. Incontestablement, c’est moins foisonnant que chez Herbert, moins délirant que chez Dick, moins inventif que chez Asimov et moins poétique que chez Bradbury. Mais le mélange des genres est inhabituel, l’histoire n’est pas classique, l’intrigue bien menée, et le cirque judiciaire américain bien rendu. Un travail d’honnête artisan qui maîtrise son sujet. Vous avez donc ma bénédiction pour le découvrir, voire pour l’offrir à un proche affligé de SFomanie persistante. Allez en paix, mes frères, et que cette année vous soit douce.
Un procès pour les étoiles de Robert J. Sawyer |
|
[ accueil ] |