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DRESSAGE

 

 

1

 

 

J’entends la porte de la maison s’ouvrir. Puis se refermer. C’est l’heure de ma gamelle. Le pas de mon maître résonne dans la cour. Je ne peux m’empêcher de trembler. Je devrais être heureux de le voir, c’est mon maître. Mais je m’aplatis sur le sol au fur et à mesure qu’il avance.

- Tiens, Willy...

Il a posé la gamelle devant moi. Le menu habituel, mélange de pain et de bouillon. Quelquefois un peu de lait. Pas aujourd’hui.

Il reste là devant moi, à me regarder, les deux poings sur les hanches. Ce n’est pas bon signe.

- Dépêche-toi de finir, on a du travail.

Je n’ai pas tout compris, mais le voir rester là, devant moi à attendre me coupe un peu l’appétit. Je me force un peu pour finir. Si j’en laisse, les poules vont s’en régaler dès que je dormirai. Et je n’aurai rien d’autre jusqu’à ce soir.

- Bon allez, ça suffit !

Il a donné un coup de pied dans ma gamelle. Fin du repas.

- Mon petit Willy, tu n’obéis pas bien. Un peu de dressage ne te fera pas de mal.

Je ne saisis pas ce qu’il a dit, mais le ton était menaçant. Je n’ai rien fait, pourtant. Je suis resté attaché toute la nuit. Sans faire de bruit.

- J’ai l’impression que tu ne fais pas beaucoup d’efforts pour apprendre. Allez, une petite séance te fera du bien.

Dressage. C’est un mot que je connais. Je tire sur ma chaîne, en vain. Hier j’ai cherché à me réfugier dans ma caisse. Mon cou est encore douloureux à cause du collier, quand mon maître a tiré d’un coup sec pour m’en faire sortir.

- Aujourd’hui, on apprend à nouveau Assis et Debout.

Je tremble de plus en plus. J’ose à peine le regarder. Et pourtant, je dois apprendre. Je crois qu’il veut que j’obéisse sans qu’il n’ait presque rien à me dire. Mais je ne comprends pas toujours ses ordres.

- Assis !

Je tremble tellement, je ne sais plus ce qu’il veut. Un cinglant coup de badine sur le bas du dos me le rappelle. Je m’exécute avec un petit cri.

- Debout !

Je m’aplatis sur le sol, espérant me fondre dans la poussière de la cour. Un deuxième coup, plus violent que le premier me fait me relever. Mon maître sourit.

- Ah, tu vois que ça rentre…

Il s’approche. Dans un réflexe d’affolement, je fais un écart sur le coté. Le mouvement brusque a renversé ma gamelle d’eau. Je n’en aurai certainement plus jusqu’à ce soir.

Assis… Debout… Assis… Debout…J’ai compris, mais la badine siffle si je n’obéis pas assez vite. La séance me paraît durer une éternité. Mon dos me fait atrocement mal.

- Mathieu !

C’est la voix de ma maîtresse. En grognant, mon maître s’éloigne. Avant d’ouvrir la porte de la maison, il se tourne vers moi.

- Demain matin, on continue. Tu as encore des progrès à faire.

Je n’ai pas compris, mais je tremble longtemps après qu’il ait disparu dans la maison.

 

 

 

2

 

Ce matin, quelque chose a changé. Après m’avoir regardé manger ma soupe d’un air impatient, mon maître entre dans la grange aux outils. Je l’entends fouiller et déplacer violemment des objets.

- Ah, enfin la voilà !

Il revient vers moi, portant une très longue chaîne. Le bas de mon corps se met à trembler à nouveau. Il m’a déjà frappé avec une chaîne. Une autre que celle-ci. J’ai saigné une journée entière.

Il me détache de ma caisse. Puis il attache une extrémité de la chaîne à mon collier. Ensuite, il me traîne jusqu’au mur du fond de la cour, près des poulaillers.

- Assis !

La leçon d’hier a laissé son empreinte au fer rouge dans ma mémoire. Impossible d’oublier, dorénavant. J’obéis. Mon maître s’éloigne, tenant l’autre extrémité de la chaîne. Il s’arrête assez loin, à côté des cabanes à lapins. Est-ce que je dois le suivre ? Je n’ose pas bouger.

- Au pied !

Au pied ? Que dois-je faire ? Je commence à gémir. Soudain, une douleur atroce me déchire le cou. Je suis tiré violemment en avant, sans pouvoir résister. Je tombe et me fais traîner dans la poussière de la cour, le souffle coupé. Le maître m’a tiré jusqu’à lui avec cette longue chaîne.

- Là, au pied… crie-t-il en me montrant ses bottes. On recommence !

 Il me ramène rapidement au pied du mur, et s’éloigne à nouveau.

- Au pied !

Je me lève. J’hésite quelques instants. Au pied a quelque chose à voir avec ses bottes. Au moment précis où je commence à bouger, le maître tire brutalement. Je réussis à ne pas tomber. J’essaie de courir plus vite que la chaîne ne me tire. Je trébuche en arrivant devant les bottes de mon maître.

- Ca n’a pas l’air de rentrer bien vite… Allez, on y retourne.

 Je suis à nouveau le long du mur. La chaîne devant moi est comme un serpent prêt à me sauter à la gorge. Je baisse la tête.

- Au pied !

Cette fois, je crois que j’ai compris. Je me précipite vers lui du plus vite que je peux. Je m’arrête à ses pieds. Il me pose la main sur la tête.

- Tu vois, quand tu veux… Demain on continue.

Il détache la longue chaîne et me ramène vers ma caisse en me tenant par le collier.

Soudain, la porte de la maison s’ouvre et ma maîtresse apparaît.

- Mathieu ! Vite, je viens d’apercevoir la femme du maire au bout du sentier. Elle vient par ici, et tu sais comme elle adore Willy.

En une fraction de seconde, mon maître ôte mon collier et me soulève. Puis il se dirige rapidement vers la maison en me tenant sous son bras.

 

 

 

3

 

- Madame Rose, comme c’est gentil de passer nous voir. Comment va la santé ? Et les enfants ? Et votre mari, toujours débordé ?

- Tout va bien, merci. Pour ce qui est de Georges, je ne le vois pas beaucoup, vous savez. Un maire, ça a toujours quelque chose à faire. Si c’est pas un discours à faire ou des mains à serrer, c’est une dispute de voisinage à arranger. Et ça se termine toujours par quelques verres... Si c’était que de moi, je l’empêcherais de se représenter dans deux ans. Enfin,… Ah ! Monsieur Mathieu, comment allez-vous ? Et ce n’est pas l’adorable petit William que je vois là ?

- Justement, j’étais en train de le baigner. Il joue sans arrêt dans la cour et il se salit rapidement, répond Mathieu en essuyant le visage de William.

La femme du premier magistrat tend les bras.

- Vous permettez que je le prenne un peu ?

Mathieu lui tend le petit Willy après un rapide regard à sa femme.

- Comme il est mignon. Un peu pâle, non ? Et c’est quoi, ces marques sur le cou ? demande-t-elle en commençant à bercer l’enfant.

- Oh, c’est rien, il doit être un peu allergique au coton de ses cols de chemise. Vous savez, avec ces lessives à base de produits chimiques…

La mère a répondu rapidement, avec une pointe de nervosité que la visiteuse ne remarque pas. La première dame de la commune tient dans ses bras un enfant vaguement inquiet. Puis, progressivement, le petit Willy ne sent plus ses côtes endolories, son dos zébré, les élancements dans ses reins et ses hématomes aux genoux. Le lumineux et chaleureux sourire d’une femme à peine connue opère comme une magie bienfaisante.

Alors, progressivement, William se détend avec une sorte d’hésitation troublée. Mais madame Rose ne se rend pas compte que l’enfant ne commence à sourire que des lèvres. Le regard de Willy est encore lointain. Perdu dans un univers rouge et gris, fait d’une caisse en bois emplie de paille et d’un collier de cuir provisoirement inutile.

 

fin

 

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