VOL AU-DESSUS D’UN NID DE VOYOUS
1
Le train filait vers Luchon. Chaque tour de roue rapprochait Wladimir de son rêve. Il ne se rappelait même pas les derniers jours de collège, les adieux aux copains, les promesses jamais tenues de se revoir, de s’écrire. Ces quinze derniers jours n’avaient été qu’une fiévreuse préparation. La surprise avait été totale. Le cadeau merveilleux. - Mon fils, voici le cadeau pour tes quinze ans. Je dois te dire que ta mère et moi avons longuement hésité. A l’heure qu’il est, nous ne sommes pas encore entièrement d’accord entre nous. J’ai un peu insisté car je pense que tu es un garçon sérieux. Je crois que nous pouvons te faire confiance. J’espère que nous n’aurons jamais à le regretter, aucun de nous trois. Bon anniversaire, Wlad. Le père avait alors tendu l’enveloppe à son fils. Wladimir avait hésité un peu, légèrement impressionné par cette entrée en matière inattendue. A quinze ans, « sérieux » ou « confiance » ne sont pas des préliminaires agréables à entendre avant un cadeau, quel qu’il soit. Il avait pris l’enveloppe et l’avait regardée avec intensité, comme si une vision bionique à la Superman lui avait permis de voir à travers. Il avait bien senti que quelque chose était différent des années précédentes. Sa mère avait semblée un peu tendue, et son père l’avait fixé avec un grand sérieux. Sans réellement s’en rendre compte, il avait avalé rapidement une gorgée de champagne. Puis il avait décidé que le suspense avait assez duré. Après tout, il s’agissait d’un cadeau d’anniversaire, pas d’une punition. L’ouverture de l’enveloppe avait été un peu fébrile, l’esprit de Wladimir fourmillant d’hypothèses plus extravagantes les unes que les autres. De l’argent à dépenser comme il le voulait ? Un billet d’avion pour un week-end à Londres ou New York ? Un livret de caisse d’épargne déjà un peu garni ? Dans tous les cas, le petit discours de son père se serait vaguement justifié. L’enveloppe contenait plusieurs feuilles de papier. Wladimir avait commencé à lire la première, lentement. Après quelques instants, ses yeux s’étaient écarquillés. La bouche ouverte dans un étonnement muet, il avait continué la lecture du premier feuillet, puis était passé rapidement aux pages suivantes, parcourues avec précipitation. Enfin, il avait regardé son père, les yeux brillants d’excitation. La première page était une confirmation pour un stage de trois semaines dans les Pyrénées, au nom de Wladimir. Un stage de parapente. Le dessin stylisé d’un parapentiste en plein vol sous une voile multicolore servait de logo au Club des Aigles de Luchon. Le texte précisait que le club était heureux d’accueillir Wladimir les trois premières semaines de Juillet pour un stage Initiation et Grands Vols. Initiation aurait déjà comblé Wlad. Mais Grands Vols !... Bon sang, Grands Vols ! Il s’était senti soudain plus léger. Il avait alors fermé les yeux, et le vent s’était mis à siffler à ses oreilles. Une voile jaune et bleue était étalée au-dessus de lui, tous ses caissons gonflés. Il était assis dans son harnais, aux commandes de l’appareil le plus magique qui soit. En bas, il voyait défiler les champs, les collines, les villages, les rivières. Il pilotait tout en délicatesse son engin de toile en riant aux éclats, faisant des signes de la main à des paysans ou à des vacanciers qui le montraient du doigt, loin en dessous.
Avant de lui offrir son cadeau, ses parents avaient déjà pris rendez-vous chez le médecin du sport chargé d’attester qu’il était apte au vol libre. La formalité avait été expédiée en moins d’une demi-heure. En lisant la liste des documents à fournir et des conseils, ils avaient vu que la législation exigeait une autorisation écrite des parents pour que l’adolescent puisse pratiquer le parapente. Evidemment, son père avait de nouveau enfourché son dada favori, le canasson stupide répondant au nom de Humour Paternel Lourdingue. Il avait fait semblant de réfléchir à nouveau, d’hésiter, de réévaluer les risques, de tergiverser, de douter. Il avait laissé flotter son stylo au-dessus du formulaire à l’en-tête du club pendant d’interminables secondes. Wladimir avait fait mine d’avoir peur d’un revirement auquel, bien sûr, il ne croyait pas. Ce qu’il faut faire pour ne pas vexer ses parents ! Il n’aurait pas été aussi rassuré si sa mère avait dû être la seule signataire de ce document essentiel, passeport pour l’aventure dans l’azur. Mon bébé va jouer à l’homme-oiseau avait-elle dit quelques jours plus tard, mi-effrayée mi-admirative. Mon bébé… Et puis quoi encore ? Pourquoi pas une nounou et une laisse, pendant qu’on y était ? Puis était venu le jour des achats dans une boutique spécialisée. Des chaussures de marche légères mais maintenant bien les chevilles, un casque en mousse dure qui laissait les oreilles découvertes, un sac à dos en nylon, un coupe-vent étanche. Un couteau suisse avec un million de fonctions avait semblé indispensable puisqu’on partait en plein air. Wladimir avait prévu de repeindre le casque à la première occasion et de le customizer avec des autocollants pour ne pas faire débutant trop longtemps. Ses parents avaient insisté pour qu’il arrive en excellente condition physique. On avait donc investi dans une carte de vingt entrées à la piscine municipale. Wladimir avait consenti facilement à ses deux heures quotidiennes de natation, pour muscler un peu plus un corps qui n’en avait pas réellement besoin.
Wlad relut pour la douzième fois la brochure présentant les activités du club. Même les oiseaux apprennent à voler, pourquoi pas vous ?... Maniement de la voile au sol… Pente-école… Cours d’aérologie… Premiers vols de pente… 150m… 400m… 600m de dénivelé… Venez voler avec les aigles… Grands vols… Ascendances… Météorologie… Superbagnères et son vol de 1200m... Que pouvait bien être l’aérologie, des ascendances ? Et un vol de pente ? Mille deux cents mètres ? Waoow !... Ça représentait combien d’étages ? Wladimir se mélangeait un peu dans ses calculs. Voyons, à raison d’environ trois mètres par étage – c’est ce que son père lui avait dit un jour – mille deux cents divisés par trois… Quarante étages ? Non, quatre cents ! Incroyable ! Wladimir essayait de s’imaginer sautant dans le vide du haut d’un immeuble de quatre cents étages. Le frisson qu’il ressentit à ce moment ne devait rien à la climatisation du wagon. Est-ce qu’il pourrait ? Est-ce qu’il ne flancherait pas au dernier moment ? Il sentit ses jambes devenir un peu molles. Une petite boule de froid s’installa au creux de son estomac. Il ferma les yeux pour se concentrer sur Voler avec les aigles.
2
Il y a des jours où on est plus curieux que d’autres. Ce jour-là en faisait partie. André lui avait donné beaucoup d’instructions mais peu d’explications. - Tu as quelque chose en cours ou en projet ? - Euh… non. - Alors viens faire un tour à la montagne, ça te fera du bien. On causera de l’avenir immédiat avec une paire d’amis que tu connais. - Tu montes un coup ? - Chttt… pas au téléphone. Viens, tu ne seras pas déçu. Si ce projet ne t’intéresse pas, tu auras gagné quelques jours de vacances en plein air. Ça te changera de ta dernière villégiature, non ? Phil n’aimait pas trop qu’on lui rappelle ces trois dernières années. Quatre murs munis de barreaux bien solides et une heure de promenade par jour dans une cour entourée de hauts murs et surveillée par des gardiens armés ne favorisaient pas un bronzage de star. - Mmmouais. C’est qui, les autres ? - Tu verras sur place. Que du beau monde. Allez, je t’indique le chemin… Les instructions avaient suivi. Précises, impératives. Pas de voiture de location, ou alors avec une fausse identité en béton. Achat d’une carte routière détaillée. Ne pas demander son chemin si on se perdait. Sur la route, payer l’essence, les péages, les repas et l’hôtel éventuel en liquide uniquement. Pas d’excès de vitesse. Pas d’infraction. Pas d’auto-stoppeur. Une voiture banale. Des papiers en règle. Un numéro de téléphone à mémoriser et à n’utiliser qu’en cas d’urgence. Plus que de la discrétion, André voulait une transparence totale. Il ne devait y avoir aucune preuve que ses visiteurs s’étaient trouvés dans les Pyrénées à ce moment-là. Une réunion de fantômes, un rassemblement de spectres, une assemblée d’ectoplasmes. Phil était pressé. Pressé d’arriver, pressé de savoir. Arrivé à Bagnères de Luchon, tu prends à gauche, la D618 direction Saint Lary-Soulan… Il était temps d’arriver. Plus de huit cents kilomètres depuis Paris. Neuf heures de route en s’arrêtant pour un déjeuner suivi d’une petite sieste. Ça commençait à bien faire. Ce qui réconfortait Phil, c’était qu’André n’avait pas la réputation d’être un fantaisiste ou un rêveur. Quand il réunissait une équipe, c’était généralement pour du sérieux et du payant. Un chiffre circulait de bouche à oreille : cent mille. On disait que André n’organisait rien qui ne rapporte au minimum cent mille euros par participant. Phil se prit à sourire. Six cent cinquante mille vieux francs seraient les bienvenus. Soixante-cinq briques… Après ses vacances forcées au frais du contribuable, il était un peu à court de liquidités. …tu passes Castillon. Tu verras, ça grimpe sec. Tu arrives en haut, c’est le col de Peyresourde. Juste au sommet du col, tu tournes à gauche, direction Peyragudes. Ensuite, un petit chemin à droite, avec une pancarte Propriété privée – Défense de pénétrer. La barrière sera ouverte. Tu peux entrer. Referme derrière toi. C’est juste pour que les ploucs qui viennent voir passer le Tour de France n’envahissent pas le coin. Encore deux cents mètres et tu es arrivé. Phil repéra la pancarte dissuasive. Il s’engagea dans le sentier. Quelques centaines de mètres d’une pente assez raide, puis il déboucha dans la cour d’une ferme en pierre. Devant la porte, André l’attendait les deux poings sur les hanches, tout sourire. - Alors, vieux frère, bon voyage ? Sans attendre la réponse, il l’entraîna vers une tonnelle abritée du soleil où deux hommes sirotaient lentement ce qui ressemblait plus à des apéritifs anisés qu’à des jus de pamplemousse. - Tu arrives juste pour l’apéritif. Inutile de faire les présentations, il me semble. En effet. Phil reconnut immédiatement les deux autres visiteurs. Lucas se leva pour le saluer en premier. - Enfin sorti ? Ça fait plaisir de te voir. Théo lui fit un signe de la main sans se lever de sa chaise longue. Sacré Théo ! Efficace dans l’action, mais jamais un geste inutile. - Bienvenue au club, Phil. Toujours dans les cartes de crédit… bricolées ? - A vrai dire, pas depuis quelque temps. Repos forcé, si tu vois… Personne n’insista. Les risques du métier étaient connus, acceptés. Une période de liberté n’était souvent qu’un court intermède entre deux séjours à l’ombre. Phil fronça les sourcils en montrant la table. - Ce qui fait une bosse, là sous la serviette, c’est certainement pas un cure-dents… André approcha un transat supplémentaire. - Pas de panique. Comme tu peux le constater, d’ici on voit venir les visiteurs pratiquement depuis la départementale. On t’avait repéré bien avant que tu arrives. Au cas où des malfaisants se pointent, l’artillerie est prête. On a le temps d’organiser le camp retranché. Si c’est plutôt du véhicule bleu à gyrophare, on s’arrache vite fait par des petits chemins que j’ai repérés. Le temps que ce beau monde arrive, on est déjà en Espagne ! Allez, viens prendre un Pastis. C’est Lucas qui l’a apporté de Marseille. Il pensait qu’on n’en trouvait pas par ici ! Ensuite on passe à table. Je vous ai préparé un canard aux olives, vous m’en direz des nouvelles. - Des nouvelles, on aimerait en avoir aussi au sujet de notre présence ici, intervint doucement Lucas. - Plus tard, les amis. D’abord le canard.
André avait eu raison. Le canard était une pure merveille. Avant de tourner gangster, le maître des lieux avait pensé être cuisinier et fait des études culinaires. Il lui en était resté le goût des bons produits et le plaisir de cuisiner pour ses amis. Le repas terminé, il alla fermer la porte à clé, puis il prit une bouteille et quatre verres qu’il mit sur la table. - De l’Izarra. Un truc local que j’ai découvert en arrivant. Il y en a deux variétés. La jaune est trop douce, mais la verte est superbe. C’est fait avec de l’Armagnac et des plantes aromatiques. Vous allez me goûter ça. Joignant le geste à la parole, il servit généreusement quatre verres. Il leva le sien, attendit que ses trois compagnons en fassent autant, puis il prononça un toast. En l’entendant, Phil renversa immédiatement la moitié de son verre, alors que Lucas et Théo restaient la bouche ouverte, les yeux écarquillés, en face d’un André rigolard. Le toast avait été bref : - A la santé d’un million d’euros ! |
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