ABUNAI - YO
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Douze heures de vol et sept heures de décalage horaire. C’est le prix à payer pour poser le premier pied dans mon rêve. Non, à mieux y réfléchir, le prix est différent, le paiement ne se situe pas à ce moment là. C’est plutôt une sorte d’épargne. Quinze années à arpenter la planète pour y vendre des produits à faible valeur intellectuelle ajoutée. Dortmund et Milan. Sofia et Düsseldorf. Turin et Helsinki. Ah ! Helsinki… Je ne souhaite pas à mon pire ennemi une semaine d’hiver à Helsinki. Aux amis envieux, je réponds aéroports, taxis, hôtels, rendez-vous, négociations laborieuses, décalages horaires, épuisement, ennui. Année après année, j’ai thésaurisé ces semaines sans joie, ce stress du résultat, ces soirées mornes et solitaires, ces environnements incompréhensibles, ces sourires commerciaux, ces satisfactions éphémères. J’ai patiemment, voyage après voyage, déposé toutes mes frustrations, tous mes espoirs, dans une petite boîte en laque noire logée au fond de mon cœur. Après tout ce temps, la boîte a enfin été ouverte, le paiement effectué. La décision a été prise il y a quelques semaines, sur la base de renseignements rassemblés depuis des mois, d’indications collectées, d’analyses réalisées. La phrase magique a retenti dans la salle de réunion « On attaque le marché japonais » Un collègue finaud n’a pu s’empêcher d’ajouter un « Banzaï ! » qui n’a fait rire personne.
Le ronronnement régulier des réacteurs n’a pas réussi à m’endormir. Une question me taraude « Serai-je à la hauteur ? » Bien sûr, ce n’est pas de ma mission qu’il s’agit. Une étude de marché comme celle-ci est mon pain quotidien, je sais comment la mener à bien. Je sais à quelles portes frapper, quelles questions poser, quelles informations recueillir, comment éveiller la curiosité puis l’intérêt, quels ressorts du mécanisme commercial faire jouer. Non, j’ai peur de manquer mon rêve. La même question m’avait tracassé avant ma première expérience amoureuse. La réponse – négative – ne m’était apparue évidente que bien des années plus tard. Je vole à plus de neuf cent kilomètres heure vers un nouvel amour en me demandant si j’en serai digne. L’étendue de la méconnaissance de mon objectif m’apparaît brutalement. Je connais quoi de ce pays, de cette culture ? J’ai lu Shogun, comme tout le monde, apprécié un recueil de nouvelles de Mishima, aussi. Vu quelques films de Kurosawa. La récolte est maigre. Il y a les haïkus, bien sûr. Je suis devenu accro à ces poèmes courts, quintessence de la miniature, concentrés de beauté, brefs de sagesse et de sérénité. Bashô, Issa, Buson,… pouvoir citer les noms des plus grands haïkistes ne va certainement pas être suffisant. La boule dans ma gorge vient de prendre une taille supplémentaire.
2
Je m’attendais à autre chose. A quoi, exactement, je ne saurais le dire, mais autre chose. Pas radicalement différent, non. Simplement plus explicite et plus attractif à la fois. C’est un peu comme si le décorateur et l’accessoiriste d’une représentation théâtrale avaient décidé brusquement de déserter, partant bras dessus bras dessous exercer leurs talents ailleurs. Je me tiens là, un peu perdu, devant cette banale maison en bois foncé, mon papier à la main, sans trop savoir quoi faire.
Les services commerciaux de l’ambassade de France à Tokyo ont été à la fois aimables et efficaces. - Je voudrais rencontrer un artisan japonais qui a été désigné officiellement Trésor National Vivant. - Oui, on les appelle ainsi, mais leur titre exact est Détenteur de Biens Culturels Intangibles Importants. Dans quel domaine ? Ils sont une petite centaine, quatre-vingt quinze, je crois. - Un armurier. Il fabrique des sabres, à l’ancienne. - Hmmm… je vais voir ce que je peux trouver. Ca ne devrait pas poser de difficulté particulière. - Et,… s’il vous était possible… - Oui ? - Est-ce que vous pourriez m’obtenir un rendez-vous ? Il doit être très sollicité. La responsable de la Mission Economique française à Tokyo m’a regardé quelques instants avant de répondre. - Oui, je suppose que je peux le faire. Les japonais sont très sensibles à toutes les formes de hiérarchie. Un appel d’une ambassade peut certainement aider.
Avant d’arriver à destination, le taxi s’est arrêté une dizaine de fois. Une ville sans noms de rues, des rues sans numéros, des cartes de visites avec des plans d’accès. Dans mon cas, ce papier de l’ambassade avec quelque indications manifestement insuffisantes. Ce qui m’a semblé laborieux était simplement banal pour un chauffeur de taxi perpétuellement souriant et des passants toujours prêts à rendre service. Après une petite heure, il s’est arrêté. Avec force hochements de tête, il m’a plusieurs fois désigné mon papier puis cette maison insignifiante. On était bien arrivés. Je regarde une fois de plus cette maison de ville, identique à sa voisine. Les deux fenêtres, de chaque côté de la porte, ne m’apprennent rien. Elles sont entièrement recouvertes de kakémonos verticaux, grands panneaux de soie couverts d’idéogrammes rouges. Cette maison sans cachet perdue dans cette banlieue sans âme abriterait un trésor vivant ? Erreur de l’ambassade ? Erreur du taxi ? Erreur des passants sollicités ?... Désorienté et incertain, et parce que je n’ai finalement pas d’autre choix, je pousse la porte. Et pénètre au cœur même de mon rêve. |
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