SCI-FI  IMPÉRATRICE  [5]

 

 


Je ne sais pas vous, mais moi j’aime bien les bonnes nouvelles. Non, pas celles qu’on m’annonce - encore que…-, mais celles que je lis. Et la science-fiction (comme ses sous-catégories) se prête particulièrement bien à ce format. Les excellentes nouvelles de S.F. sont légion, pendant que les romans inoubliables sont plus rares. Le hasard, la Providence, ou le Grand Architecte de l’Univers, rayez les mentions inutiles, m’a mis entre les mains un recueil de 12 nouvelles de Dan Simmons, l’auteur de L’échiquier du mal et du cycle d’Hypérion, intitulé Le Styx coule à l’envers.

 

Visite guidée.

 

. Vous êtes un enfant venant de perdre sa mère. Désespéré ? Pas réellement. Votre père a fait appel aux Résurrectionnistes, capables de ramener à la vie les chers disparus. Enfin, à la vie… si l’on veut, car la ressuscitée n’est plus vraiment en ordre de marche. Et le voisinage qui n’est pas favorable à ce bricolage contre nature vous bat froid. Ostracisme, déception, angoisse, tel sera dorénavant votre pain quotidien. Dans Le Styx coule à l’envers, Dan Simmons nous trouble par l’émouvante démonstration des conséquences dramatiques d’un effet pervers.

 

. Si, comme toute personne dotée d’un cerveau en état de marche, vous êtes écœuré(e) par l'affligeant et répugnant spectacle des télévangélistes américains, vous adorerez Vanni Fucci est bien vivant et il vit en Enfer. Dan Simmons nous offre une réjouissante et inédite explication de la création de l’Enfer, et règle au passage quelques comptes avec ces escrocs de la foi, dont l’unique message pastoral est dorénavant « Envoyez vos dons… » Un texte jubilatoire et déjanté. On aimerait assister en live à ce naufrage psychédélique de l’hypocrisie religieuse. Une nouvelle que j’aurais aimé écrire…

 

. Une famille américaine offre au grand-père un pèlerinage au Vietnam, sur les lieux de son combat pour un monde libéré du péril rouge. Pèlerinage un peu spécial, car dans Passeport pour Vietnamland, les anciennes zones de combat ont été transformées en un Dysneyland exotique et sanglant où l’on peut recréer et revivre les batailles passées. Bien sûr, les balles sont fausses et les Viêt-congs ne sont que des androïdes interchangeables. Ce ne serait que d’un goût contestable - très américain, pour tout dire -, si la petite famille ne se mettait à déraper grave. Quand les adultes se disent que faire semblant n’est pas assez excitant, et que le grand-père se prend à rêver de finir une vieille tâche inachevée, le pire est au coin de la page.

 

. Savez-vous pourquoi la navette Challenger a explosé en plein vol il y a quelques années ? Dan Simmons en a une petite idée, et Deux minutes quarante-cinq secondes nous offre une hypothèse glaçante de réalisme. 400 millions de dollars de bénéfices valent bien quelques vies sacrifiées, non ? Je ne suis pas près de remettre les pieds dans une navette spatiale…

 

. Le cancer vous flanque la trouille ? Seulement quand vous y pensez, bien sûr, de loin en loin. Comme tout le monde. Comme Louie, pour qui la vie s’écoule normalement jusqu’à cet accident. La commotion cérébrale qui s’ensuit lui fait voir des choses étranges. Dans Métastases,  Louie découvre ce que sont réellement les cellules cancéreuses - ou plutôt qui elles sont -, comment et pourquoi elles naissent et se développent. Il découvre également comment lutter contre ces créatures affamées de notre force vitale. Mais vouloir lutter contre le crabe immonde a un prix. Louie voudra-t-il le payer ?

 

. Noël est passé et peut-être avez-vous bêlé en chœur Douce nuit, sainte nuit. A chacun ses dépravations… C’est aussi  le titre de cette nouvelle qui nous propose une post-catastrophe mondiale (la Grosse Gaffe, selon Dan Simmons) où des évangélistes itinérants frapadingues servent de lien entre les survivants d’un monde déglingué et partagé en clans antagonistes. Et la nuit de Noël qu’un de ces voyageurs fanatiques concocte à ses hôtes d’un soir donne plutôt envie de tous les éradiquer d’avance. Juste au cas où la Grosse Gaffe arriverait plus tôt que prévu…

 

. Il vous est forcément arrivé un jour de dire de quelqu’un – collègue, avocat, patron, concierge, notaire, conjoint, voisin, associé, éditeur, huissier, vendeur, bref toute personne susceptible de nous empoisonner l’existence un jour ou l’autre – qu’un trait de son caractère ou de sa personnalité se lit sur sa figure. Cupidité, méchanceté, bêtise, servilité, duplicité, nous avons tous décelé un de ces vices sur un visage de notre entourage. Et si cela devenait réalité ? Dans Mémoires privés de la pandémie des stigmates de Hoffer, Dan Simmons nous dresse un tableau hallucinant de ce qu’il appelle le Changement. Un jour donné, tous les visages se transforment en fonction des vices et perversités de leur propriétaire, chaque turpitude entraînant sa propre déformation et son ampleur distincte. Les télévangélistes (encore eux…) n’y survivent même pas. Une démonstration brillantissime des ravages potentiels de la morphopsychologie appliquée. On se prend à rêver que ça puisse arriver… aux autres, bien sûr !   

 

 . On peut passer rapidement sur Les fosses d’Iverson, nouvelle trop longue et trop ancrée dans une culture historique nord-américaine (la guerre de sécession, Gettysburg et le pèlerinage annuel des Vétérans) peu familière au lecteur français.

 

. J’adore les histoires de justicier masqué, pas vous ? Si vous avez vibré jadis aux aventures de Don Diego de la Vega, Le conseiller vous enchantera. Ce n’est pas une nouvelle de SF, mais un texte noir qui aurait parfaitement sa place dans Caïn. De trop nombreux enfants sont aujourd’hui maltraités par leur entourage. Alors, quelqu’un doit faire le ménage. Et ce ne sera pas avec zip, zip, zip, trois coups d’épée sur la panse du sergent Garcia ! Tragique dans ses prémisses et jouissif dans son traitement, un remède simple et efficace.

 

. Dan Simmons aime les enfants. On aura vu dans la nouvelle précédente qu’il ne supportait pas de les savoir maltraités. Mais si ces enfants deviennent eux-mêmes des  monstres ? Lorsque après une probable Grosse Gaffe, la majorité des humains est transformée en une armée de morts-vivants, qui va s’occuper des enfants zombis ? Ms Geiss, l’institutrice rescapée et retranchée dans son école. Où elle continue inlassablement à faire la classe à des horreurs affamées de chair fraîche. Et où elle tient à faire La photo de classe. Totalement inutile et particulièrement dangereux. Inutile ? Qui sait, la persévérance et l’amour de son métier peuvent accomplir des miracles. Un texte dans une tonalité digne de Ray Bradbury.

 

. Mes Copsa Mica est un assemblage de notules tournant autour de l’environnement massacré et de l’écologie négligée qui ont l’étrangeté familière d’instants réellement vécus revisités par le talent de l’écrivain.

 

. Marre de la vie et de son cortège de désillusions et de remords ? Alors, faites comme Roland Jakes, organisez un suicide déguisé en accident. Bonne idée, sauf si l’une de vos anciennes élèves douée d’étranges pouvoirs ne veut pas de votre mort. Enfin, pas comme ça. A la recherche de Kelly Dahl est le dernier conte étonnant de ce recueil, où, dans une sorte de monde parallèle modelé par l’enfant-chasseur, le professeur devenu gibier se rend compte qu’il tient un peu à la vie.

 

   Chacun de ces textes est précédé d’une courte présentation de l’auteur, et le recueil est longuement préfacé par Harlan Ellison, le farfadet inclassable et l’iconoclaste anthologiste de la SF américaine.

   A déguster sans modération.

 

Le Styx coule à l’envers de Dan Simmons .

Coll. Présence du futur, ed. Denoël.

 

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