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CORDONNIER FORGERON, TU PARLES D’UN NOM !
Je ne sais pas vous, mais moi il m'arrive de râler, de bougonner, de ronchonner, de grogner. Un des motifs récurrents de cet agacement est la réédition de romans de SF. Réflexe classique : "Ils n'ont plus rien à se mettre sous les rotatives pour exhumer des vieux Asimov ?…" Il me semble que de nombreux auteurs classiques sont devenus presque illisibles. Ça me fait un peu mal de l'avouer, mais même certaines nouvelles de Dick ont mal vieilli. En 2004, en les relisant avec un œil neuf, on ne voit plus très bien pourquoi Ellison, Silverberg ou Spinrad sont passés pour de sulfureux révolutionnaires du genre dans les années 70. La remise sur le marché de certains pappys de la SF, si elle a le mérite de remplir les présentoirs de libraires, est un exercice un peu risqué. Le genre n'est hélas pas fait que de chefs-d'œuvre intemporels tels que Dune, le cycle de Fondation ou l'ensemble des nouvelles de Bradbury… Et puis, de temps en temps… la perle, le diamant. Le roman qui nous avait bouleversé dans les années 80, et qu'on avait rangé dans un coin de sa tête au rayon « chef-d'œuvres incontestables », avec un post-it disant « à relire absolument ». Et puis, le temps passe, et le polar grignote les plates-bandes de la SF. Perez-Reverte et Brautigan, Lehanne, Palahniuk (ah ! Palahniuk…) et Westlake, toutes ces découvertes magnifiques relèguent au fin fond du tréfonds ces post-it déposés au fil des ans sur certains romans incontournables de SF. Et là, bingo ! Alleluiah, Hosannah ! Grâce soit rendue au directeur de collection de Folio SF. Voici rééditée la formidable saga de Cordwainer Smith, Les Seigneurs de l'Instrumentalité. En 4 volumes, voici la plus extraordinaire odyssée de l'humanité jamais écrite. Une série de nouvelles qui peuvent se lire indépendamment les unes des autres, mais dont l'ensemble forme une histoire de la race humaine et de sa conquête de l'espace et du temps, sinon de la sagesse, depuis l’Allemagne hitlérienne et la Russie de Staline jusqu'à l'expansion vers les étoiles, et ce sur plusieurs milliers d'années. Paul Myron Anthony Linebarger est né en 1913. Il écrit une dizaine d'ouvrages de fiction classique sous divers noms d’emprunt jusqu'en 1950. Là, il écrit une nouvelle, Les sondeurs vivent en vain, sous le pseudo de Cordwainer Smith (Mr Cordonnier Forgeron !...). Grosse émotion chez les amateurs. En effet, cette première nouvelle d’un auteur inconnu, mélange infiniment subtil de poétic-fiction et de hard-science, bouleverse le Landernau SF de l’époque par la qualité de son écriture aussi bien que par son thème. Se doutant que Cordonnier Forgeron est un pseudo, et impressionnés par la valeur de ce premier texte, tous cherchent alors quel est le vieux briscard qui se cache derrière ce nom un peu ridicule. Comme on ne prête qu’aux riches, certains croient y voir la patte d'un auteur SF déjà célèbre, sans pouvoir l’identifier. Que nenni ! Il s’agit bien d’un faux débutant mais vrai génie. Et Cordwainer Smith, au fil des 18 années qui suivront, nouvelle après nouvelle, va tricoter cette extraordinaire épopée. Ces textes, magnifiques d'une fausse simplicité, tour a tour poétiques, chaleureux, émouvants ou épiques, sont superbement écrits. Cordwainer Smith est un véritable conteur. Il nous prend par la main, nous fait asseoir au coin de la cheminée, et commence par "Il était une fois…". Et on se laisse embarquer vers des mondes moribonds tournant autour d'étoiles froides, peuplés d'êtres mi-hommes mi-animaux en révolte contre une humanité souvent barbare. On croise des machines folles conçues pour tuer tout ce qui n’est pas allemand, des siècles après la disparition des nations et du 6ème Reich qui les a engendrées. On voyage de galaxies en amas stellaires à bord de gigantesques voiles photoniques dirigées par des capitaines amoureux. On découvre comment des chats combattants ou des cerveaux de souris emprisonnés dans un circuit imprimé peuvent sauver la race humaine. Les personnages de ces courtes histoires sont vrais, attachants, et ils laissent un souvenir durable. Par ailleurs, ces textes fourmillent de fantastiques trouvailles. Là où certains auteurs étirent sur 300 pages les trois maigres idées inédites qui sous-tendent leur histoire, Cordwainer Smith nous offre un concept original par page. Inspiré par les grands romans de la littérature mondiale, il nous fabrique une nouvelle mythologie : bestiaire fabuleux, destins tragiques ou grandioses, aventures dramatiques, personnages émouvants, tous les ingrédients d’une inoubliable Légende des Siècles à venir. Une dernière chose, un peu troublante. Dans sa première nouvelle, Les sondeurs vivent en vain, on découvre des navigateurs qui ont délibérément abandonné leur humanité pour se transformer en êtres mi-hommes mi-machines afin de pouvoir affronter le vide traumatisant de l’espace, piloter les vaisseaux spatiaux et relier les étoiles entre elles. Plus tard dans la saga, un élément important sera une drogue, le stroon, provenant de moutons géants malades, et donnant une quasi-immortalité. Cette drogue fera évidemment l’objet de toutes les convoitises. Ces deux éléments ne vous rappellent rien ? A la lecture de ces deux nouvelles, on est frappé par le lien de parenté évident entre les sondeurs de Smith et la guilde des Navigateurs de Dune. Quant au stroon, il est à l’évidence l’ancêtre de l’épice d’Arrakis fabriquée par le monstrueux ver des sable et donnant aux Navigateurs la faculté de replier l’espace. Plus d’une fois, la lecture de cette épopée donne un sentiment de familiarité. Dune a été publié aux USA en 1963, et les deux nouvelles de Smith ont été publiées respectivement en 1950 et 1961. De là à penser qu’Herbert avait lu certaines des nouvelles qui allaient ensuite constituer les Seigneurs de l’Instrumentalité, et qu’elles lui avaient inspiré la base de son formidable roman, il n’y a qu’un pas… que je m’empresse de franchir allègrement. Allez, Franck, sur quelque nuage que tu sois désormais, dis-le que ces textes t’ont inspiré ! Je t’assure que ça ne diminuera pas ton mérite. Tu restes le plus grand… juste avant Mr Cordonnier Forgeron.
Cordwainer Smith Les Seigneurs de l'Instrumentalité Volumes I, II, III et IV (le IV renferme entre autres un glossaire très utile des noms, lieux et termes utilisés dans la saga) Folio SF |
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