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LOVE ME, TENDER
Je ne sais pas vous, mais moi je n’avais jamais entendu parler de Chuck Palahniuk. Un nom pareil, ça m’aurait frappé. Comme tout cinémaniac normalement constitué, j’avais adoré Fight Club. Sans savoir – et là on frôle la faute professionnelle grave – que ce Chuck était l’auteur du livre adapté à l’écran. Pour ma défense, Votre Honneur, Fight Club est son premier roman (Gallimard, La Noire, 1999). Petite parenthèse, vite fait. Scène live au vidéo-club : Le client entre et balance vivement une K7 sur le comptoir. « Nul, j’ai rien compris ! » Coup d’œil discret sur la jaquette : Fight Club… Pov’ niais ! Un film pareil ça se mérite, ça se savoure, ça se roule sous la langue, ça se repasse au ralenti, ça se remémore, ça se déguste rétrospectivement. Et si on ne comprend pas les dix dernières minutes qui donnent toute la dimension à l’histoire, il n’est pas interdit de le revoir au petit déj’ le lendemain matin. Pfff… Bref, j’attaque Survivant, le deuxième roman du monsieur avec curiosité. Et c’est le choc. Je passe rapidement sur la mise en page inversée (pagination et numéros de chapitres) qui n’apporte pas grand-chose. Mais l’histoire !… Mais le style !… Encore un petit pavé qui a déformé mes poches pendant quelques jours avec interdiction de s’éloigner. L’histoire. Au départ, une secte religieuse fondamentaliste américaine obscurantiste et totalement barje, les Creedish, à côté de laquelle les Amish ou les Mormons sont des joyeux partouzards bourrés de coke. Tender Branson est le deuxième fils d’une fournée de huit frères et cinq sœurs. Chez les Creedish, tous les premiers fils de chaque famille s’appellent Adam. Tous les fils suivants Tender. Toutes les filles s’appellent Biddy. Vous commencez à entrevoir les psycho-ravages ? Seuls les Adam ont le droit de se marier. Le jour de leurs 17 ans, tous les Tender sont renvoyés de la communauté pour aller vivre dans un monde présenté comme l’empire du Mal. Un monde de martiens pour ces décervelés nourris exclusivement de la Bible et des commandements fascistoïdes des Anciens de la secte. Perdu entre Sodome et Gomorrhe, le petit Tender va commencer à déraper sérieusement. A des désespérés se trompant de numéro de téléphone en le prenant pour SOS Détresse, il répond systématiquement « tuez-vous… », tout en plantant chez son employeur un jardin complet de fleurs et de plantes artificielles volées. Mais tout ça n’est que mise en jambes. Là où notre Tender va commencer à déjanter grave, c’est quand tous les membres de la secte si rigolote vont brutalement se suicider. Tender va rester – officiellement - le seul survivant. Pris en main par un ahurissant agent artistique, il devient prédicateur lobotomisé, auteur de livres qu’il n’écrit pas, animateur de talk-shows où il ne comprend rien et gourou d’un mouvement religieux qui le dépasse. Le tout, gavé de stéroïdes et de médicaments expérimentaux par un entourage de vautours. Il accomplira sous acide des miracles en direct, annonçant des prédictions catastrophiques concrètes obligeamment fournies par une copine aux réels dons de prémonition. Jusqu’où ira-t-il, et comment sortira-t-il de cet enfer pavé de dollars ? Vous verrez, les avions de ligne ne servent pas qu’à aller d’un point à un autre… Un mot du style. Etonnant, comme l’histoire. Racontée du point de vue de Tender, on suit ce récit avec les modifications psychologiques induites par les changements successifs de son statut social. Le ton est légèrement déstructuré et colle parfaitement à la mentalité du héros et à l’évolution de sa perception du monde. Il est surpris de choses qui nous sont devenues naturelles, mais accepte sans question les idées farfelues, les projets les plus baroques. Cette distance monde réel / monde mental produit une déstabilisation permanente parfaitement perçue par le lecteur. Cette déstabilisation est jubilatoire car porteuse d’une dimension comique persistante. L’humour est présent au coin de chaque page, un humour noir, grinçant, décalé, totalement réjouissant. Bravo, l’artiste !
Et n’oubliez pas : Ne pas lire ce fantastique roman, c’est aller à l’encontre des volontés du Grand Architecte de l’Univers, avec les effroyables conséquences punitives que l’on sait : Pustules purulentes, frigo vide, week-end en baie de Somme, abonnement à France Loisirs, visite régulière des Témoins de Jéhovah, obligation d’écrire dans Caïn… etc. Allez en paix, mes frères. Survivant de Chuck Palahniukéd. Gallimard, coll. La Noire, 365 pages. |
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