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JOHN, L’INFATIGABLE
Sa première idée lui vint lors du procès d'un gros dealer local accusé d'avoir provoqué la mort par overdose d'une demi-douzaine d'adolescents de la ville. Ce n'est pas que les aventures des trafiquants de coke le passionnaient, mais il était un peu désoeuvré, ce jour-là, et une petite pluie désagréable avait commencé de tomber juste comme il passait devant le vieux palais de justice. L'idée d'un spectacle inhabituel et gratuit l'avait séduit. Installé au dernier rang, pour pouvoir filer discrètement si la représentation était vraiment trop mauvaise, il avait assez vite décroché de l'intrigue. Dans le box des accusés, un petit latino macho et arrogant essayait de s'en sortir par un mélange de plaisanteries forcées, de menaces voilées et d'indignations hors sujet. Le procureur, l'avocat et le juge étaient également ternes et sans intérêt. John était sur le point d'aller chercher ailleurs un spectacle plus récréatif lorsqu'il reporta son attention sur le jury. Son esprit analytique se lança immédiatement dans son sport favori. Classer, ordonner, analyser, déduire. Un jury au complet. Sept hommes, six femmes. Six caucasiens, quatre afro-américains, trois latinos. Treize valides, aucun handicapé. Trois porteurs de lunettes, dix à la vue correcte (ou voulant le faire croire). Six en deçà du poids normal pour leur taille, sept en excédent. Il reconnut avec certitude quatre gauchers et trois droitiers. Les autres restaient trop immobiles. Ça, c'était pour l'évident. Pour le probable, John se hasarda à identifier huit actifs, un chômeur et trois retraités. Il était prêt à parier sur cinq démocrates contre six républicains et deux incertains. Il pensa reconnaître neuf citadins contre quatre péquenots. Après avoir mentalement créé toutes les possibilités de classification simple ou croisée - combien d'hommes noirs citadins à lunettes votant démocrate,…etc ? - John se trouva un peu à court de possibilités de tableaux à entrées multiples. Alors, lui vint l'idée. La première d'une longue série qui allait bouleverser sa vie pour les dix années à venir. "Combien de jurés semblent être là de leur plein gré, heureux et fiers de faire leur devoir civique, et combien y ont été contraints par la loi, furieux de n'être pas à la salle de billard, devant la télé, à une réunion Tupperware ou au bingo ?" La suite du procès se perdit dans un flou total. Pendant plus de deux heures, John ne vit que les jurés. Il étudia, scruta, analysa, supputa, déduisit et nota. Au début de son observation, il repéra cinq enthousiastes contre huit réticents. Puis, progressivement, un sixième entra dans le jeu. John ressortit du tribunal en relisant ses notes. Au final, six contre sept. - Pas terrible, commença-t-il. Non, stop ! Pas de jugement, pas d'opinion sur ce résultat. Je suis un observateur impartial et neutre. J'observe, je note, je déduis, je propose des interprétations, mais je ne juge pas. Je suis un… oui, je suis un scientifique. La satisfaction du nouvel expert ne dura que quelques secondes. - Mais que vaut un résultat sur un seul procès, avec un seul ensemble de jurés ? La réponse, évidente, déclencha l'irréversible processus. Dès le lendemain, John revint au tribunal. Puis le surlendemain, et tous les jours que son métier de professeur à la Zicklin School of Business lui permettait. Peu importait le cas, l'accusé, la victime, le crime. Le seul critère était la présence de treize jurés et leur comportement face à leur obligation. Cinquante-six procès plus tard, il relut toutes ses notes et se sentit en mesure d'en tirer des enseignements. Il y avait bien deux catégories de jurés, les enthousiastes et les tièdes, et il pouvait dorénavant le prouver à une communauté scientifique reconnaissante. Il rédigea ses conclusions sous forme d'un article scientifique, l'intitula "L'obligation de Juré, une étude informelle", et l'envoya à la revue Etudes Psychologiques. Qui, contre toute attente, le publia. Le jour où John reçut l'exemplaire de la revue contenant son article, il crut que son cœur allait s'arrêter net. Une revue scientifique de renom avait jugé cette étude digne d'intérêt. Un travail signé d'un parfait inconnu basé sur la simple observation ordonnée. John comprit soudain qu'il ne devait pas en rester là. Le monde était certainement plein d'objets non étudiés, de comportements délaissés par les spécialistes, d'activités négligées par les savants, d'agissements humains considérés comme sans intérêt par la science officielle. John referma Etudes Psychologiques en tremblant légèrement. Il venait d'être investi d'une mission.
Mais avant tout, il fallait fêter ça. John plia la revue et la mit dans son imperméable. Direction le Lion's Arms, son pub de prédilection, où, à 11 heures, il pouvait retrouver quelques habitués à qui offrir un verre. Il démarra son mini-van bleu pétrole et se dirigea vers le centre ville. Au troisième carrefour, son feu venant de passer au vert, il enclencha la position D, appuya sur l'accélérateur,… et freina brutalement. Une petite voiture de sport rouge venait de lui couper la route à une vitesse folle. Elle avait brûlé le feu rouge et risqué un accident mortel. John réalisa que s'il n'avait pas eu une demi-seconde de retard, plongé dans ses pensées, il serait mort à cet instant. Le premier moment d'émotion passé, la colère prit le dessus. - L' enfoiré ! Le salaud ! Le crétin ! Risquer sa vie et celle des autres pour quelques secondes gagnées. Quel abruti ! Et le pire, c'est qu'il n'est pas le seul de son espèce. Tous ces excités du volant qui considèrent que les règles ne valent que pour les autres… John se figea. Pas le seul de son espèce… Oui, mais combien ? Quel pourcentage de conducteurs respectaient effectivement les feux tricolores ? Combien les ignoraient superbement ? Et parmi ceux-là, combien préféraient l'approche brutale et risquée comme ce petit con en voiture rouge ? Quel pourcentage privilégiait le passage en douceur, après vérification que la voie était libre ? John n'arriva jamais au Lion's Arms, ce jour-là. Il gara son mini-van sur le trottoir, s'installa confortablement face aux feux, sortit son calepin et commença sa seconde étude. Quelques milliers de cycles rouge-vert-orange plus tard, il comptait et recomptait le nombre d'automobilistes respectueux des signaux tricolores, face aux mauvais citoyens pour qui ces dispositifs n'étaient rien d'autre que des illuminations de Noël permanentes. Quelques heures plus tard, il rédigeait un second article intitulé "Respect des feux tricolores, une étude informelle" qui montrait de façon absolument irréfutable que le monde des roulants se divisait en deux, les soucieux de l'obligation d'arrêt au feu rouge, et les autres. Chiffres à l'appui. Satisfait, il envoya son travail à Etudes Psychologiques. Qui la publia de nouveau.
Quelques jours après cette deuxième parution, il découvrit un peu agacé que son permis de conduire venait bientôt à expiration. Dans cet Etat, les conducteurs avaient l'obligation de faire renouveler leur permis à intervalle régulier, au Bureau des Véhicules à Moteur, un nom un peu désuet pour un organisme officiel qui ne plaisantait pas avec le règlement. Faisant contre mauvaise fortune bon cœur, il se rendit au BVM. Dans la salle d'attente, il lui revint en mémoire que cette formalité s'accompagnait d'un test réalisé à chaque renouvellement et portant sur la bonne vision des conducteurs. John n'était pas inquiet, la nature l'ayant doté de très bons yeux. Mais les autres ? Certains ne devaient pas avoir sa chance. Combien étaient-ils à se voir refuser un renouvellement de permis pour cause de vue trop faible ? La porte de la salle de test était ouverte. John s'approcha et observa. Au bout d'une heure et demi, John avait depuis longtemps laissé passer son tour. Il était de plus en plus étonné et couvrait son petit carnet de notes nerveuses. Son poste d'observation, à l'extérieur de la salle d'examen, lui permettait d'entendre les commentaires des automobilistes testés, avant et après leur passage. Il avait découvert avec stupeur que certains trichaient. Ils apprenaient par cœur le tableau aux lettres de taille dégressive, se le répétant encore et encore avant de passer devant le médecin assermenté, tels des enfants apprenant une récitation au dernier moment. Certains, à la mémoire plus incertaine s'inscrivaient les lignes les plus petites au creux de la main ou sur le poignet. Des anti-sèche ! John venait de trouver le sujet de sa troisième étude. Il revint au Bureau des Véhicules à Moteur plusieurs dizaines de fois, étudiant discrètement le comportement de ces automobilistes. Ces observations firent l'objet d'un article "Honnêteté au Bureau des Véhicules à Moteur, une étude informelle". Ce travail patient et rigoureux mettait en lumière sans aucune contestation possible que les candidats au renouvellement de leur permis se partageaient en deux populations opposées, les honnêtes conducteurs acceptant d'avance les décisions de la Loi, et les tricheurs prêts à tout pour y échapper. Ce travail essentiel, parut dans la revue "Véhicules à moteur, Comportements et Aptitudes". |
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