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LA COMMÉMORATION
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L'émir Al Jahira Al Whali Al Mukkrah est ennuyé. Ennuyé et irrité. Tous des incapables ! La date approche et aucun de ses ministres et courtisans n'a été en mesure de lui soumettre la moindre idée un peu originale. Il reste un peu plus de huit mois et aucun de ses proches n'a suggéré quoi que ce soit qui sorte, aussi peu soit-il, du classique et du déjà-vu. Les différents programmes de festivités qu'ils lui ont soumis à tour de rôle manquent tous de cette touche de fantaisie et d'imagination que l'émir recherche. Frères, cousins, neveux, tous ministres, tous immensément riches, tous redevables, tous incapables ! Par la barbe du Prophète, est-ce donc si compliqué de concevoir un événement inédit pour une commémoration exceptionnelle ? Le millenium et le centenaire !... Son peuple a mille ans d'existence, et l'émirat de Si Alim est indépendant depuis cent ans. Si la date de l'indépendance, difficilement arrachée aux Anglais au siècle précédent, ne fait aucun doute, les prétendus mille ans d'existence du peuple Alimi font froncer le sourcil à plus d'un historien sérieux. Mais peu importe, l'équipe d'archéologues et de spécialistes de l'histoire du Moyen-Orient - tous étrangers, bien sûr - a bien travaillé. L'émir a personnellement supervisé leurs travaux, et il a orienté leurs conclusions de manière à peine voilée. Le souverain a décidé que le peuple Alimi devait pouvoir prétendre à un millier d'années d'existence. La découverte des vestiges d'un passage de tribus nomades au Nord du royaume et en plein cœur du désert aride, ont donné un semblant d'assise au mythe voulu réalité par le monarque. Les vestiges, vieux d'une dizaine de siècles, ont été arbitrairement attribués aux tribus errantes fondatrices du peuple Alimi. Les artisans de cette petite entorse à la déontologie et à l'éthique scientifique ont été royalement récompensés, et le petit émirat, coincé entre deux voisins plus vastes, plus riches et plus puissants, peut désormais se prévaloir d'une légitimité historique enviée. L'émir ne peut s'empêcher de sourire en repensant à ce bon tour qu'il a joué aux autres chefs d'Etat de la région. Tous unis, certes, mais tous concurrents sur les marchés mondiaux du pétrole et du gaz naturel. Et par conséquent tous jaloux. La fable du peuple millénaire est devenue partie intégrante de l'Histoire officielle du royaume. Les livres officiels servant à l'enseignement de l'Histoire ont été réécrits, et la publicité autour de cette "découverte" parfaitement orchestrée. Aujourd'hui, il ne fait pas bon la mettre en doute, même à mots couverts. Et l'émir est tranquille de ce côté. Même ceux de ses ministres qui avaient accueilli ce projet avec une certaine tiédeur ont dû se rendre à l'évidence : les retombées en terme d'image et de couverture médiatique ont été jugées bénéfiques, et l'argent dépensé ne l'a pas été en vain.
L'émir, assis en tailleur sur ses coussins richement brodés, revient à sa préoccupation du moment. Un monument prestigieux ? Jebel Qabar, la capitale de l'émirat, a largement son lot d'édifices pharaoniques. Des fêtes dignes de Babylone ? Elles auraient lieu, de toutes façons, et ce n'est pas sur ce terrain qu'il pourra rivaliser avec les munificences de ses voisins. Une invitation à tous les chefs d'Etat ? Certains viendraient, d'autres pas. Et pour les médias du monde entier, les absents auront beaucoup plus d'importance que les présents, évidemment. A manier avec prudence. Des grands travaux ? L'émirat dispose probablement de plus de kilomètres d'autoroute à six voies que d'automobiles. Les hôpitaux sont équipés d'un matériel ultra sophistiqué qui ne sert pratiquement jamais, et le ministère des travaux publics vient de faire mettre en chantier la troisième usine de dessalement d'eau de mer. Rien ne manque réellement au niveau des infrastructures. Bibliothèques, piscines, opéra, stades, musées... Il semble bien que la population Alimi dispose de tout le nécessaire pour se distraire et se cultiver. Non, il faut trouver une idée qui soulignera le côté exceptionnel de l'événement. L'émir se lève et se dirige vers son bureau particulier. Sur les murs de marbre rose de la vaste pièce, les splendides Kilims suspendus alternent avec les reproductions, tableaux et photographies représentant les ancêtres du monarque Alimi. Ils sont tous là. L'ensemble de la dynastie Mukkrah, individuellement ou en groupe, semble le regarder avec un brin de sévérité. Il passe silencieusement devant chacune des reproductions, étudiant chaque visage, détaillant chaque groupe, comme pour demander à ses ancêtres un conseil, une idée quelconque. Rien. Le passage en revue de cette galerie de portraits n'apporte qu'un peu de nostalgie au souverain.
L'émir Al Mukkrah s'assied lourdement à son bureau ultramoderne. Il prend machinalement le livre rehaussé d'or et de pierreries, toujours présent, qui raconte son royaume, son Histoire, son économie, ses attraits. C'est l'original d'un document à peine moins somptueux - avec les parements en or, mais sans les pierres précieuses - que l'émir donne en cadeau à chaque visiteur important. Ayant également supervisé sa conception et sa rédaction, l'émir en connaît chaque phrase, chaque chiffre. Il commence néanmoins à le parcourir, cherchant dans la relecture de données connues, matière à un événement directement lié à la spécificité du royaume Alimi. Il lit à voix basse les éléments saillants de la présentation de son pays. - Voyons... superficie 217 500 km²... population 1 590 000 h... hmmm... PNB 12,7 milliards de dollars... balance commerciale excédentaire de 3,4 milliards de dollars... exportations de pétrole et de gaz naturel 6,8 milliards de dollars... rien de particulièrement attrayant... capitale Jebel Qabar 52 000 habitants... Le Fort... la vieille ville et le Souk... le musée Tarak... le palais de l'émir... la mosquée Al Naha... le zoo... le palais d'Al Saïf... pas grand chose à tirer de tout cela... L'émir s'attarde plus longuement sur les faits marquants de l'histoire du pays et de la dynastie régnante. - Je me demande s'il n'y aurait pas quelque chose à tirer de l'histoire des six territoires et des six cheikhs rivaux... Le souverain imagine pendant quelques instants une gigantesque reconstitution historique. Une splendide mise en scène avec costumes et armes d'époque, milliers de figurants, chameaux, chevaux, batailles, festins... Une vaste fresque représentant l'unification du royaume pour tenter de contrer l'arrivée des Anglais. Un peu dangereux, quand même. Les six cheikhs, même unis pour la première fois devant l'envahisseur, ont finalement perdu. Et il n'est peut-être pas du meilleur goût de rappeler que son ancêtre, l'un des six fondateurs, ne s'est finalement arrogé le pouvoir absolu que parce qu'il était le plus fourbe, le plus cruel et le plus sanguinaire. Non, il est préférable de chercher ailleurs. L'émir parcourt rapidement les renseignements divers concernant son royaume. Disputes frontalières avec le Qatar... pas grave. Revendication de trois îles du golfe Persique occupées par l'Iran... plus embarrassant. Climat désertique, tempêtes de sable fréquentes, oasis au Sud du pays, désert pierreux au Nord... rien de palpitant. Religion islamique à 85%, l'arabe comme langue principale... pas grand chose à espérer de ce côté. Jours fériés : Fin du Ramadan, nouvel an islamique, naissance du Prophète, anniversaire de l'émir, fin du protectorat britannique... L'émir secoue la tête. Il a décidé de ne pas marquer ces festivités du sceau trop pesant de la religion. Son gouvernement est déjà accusé par certains pays occidentaux de financer pour partie la propagation d'un Islam intégriste. Ce n'est pas la peine d'en rajouter !
L'émir caresse pensivement sa barbe poivre et sel. Soudain, il suspend son geste. Il regarde le mur qui lui fait face, et étudie longuement une des photographies. Une idée commence à cheminer, à prendre forme. Il feuillète à nouveau le luxueux ouvrage jusqu'à ce qu'il retrouve le renseignement recherché. Et que disait cet article de presse, déjà ? Il effleure une des touches sensitives de son bureau. Quelques secondes plus tard, Abdallah, son secrétaire particulier, se courbe devant le potentat. - Oui, Seigneur... - Abdallah, j'ai lu il y a quelques jours un article intéressant dans un journal occidental. Peut-être était-ce le Herald Tribune. L'émir indique en quelques mots le contenu de l'article recherché. Je veux une copie de cet article dans les plus brefs délais. Lorsque tu l'aura retrouvé, apportes-le immédiatement et convoques toutes affaires cessantes mes frères Amin et Saad, ainsi que mon neveu Rachid. Après une inclinaison du buste, le secrétaire-factotum se retire prestement. Le prince Amin, Ministre de l'Intérieur, le prince Saad, Général en Chef et Ministre des Armées, et Cheikh Rachid, Secrétaire Général du Palais et porte-parole du Gouvernement... Par le Prophète, que veut l'émir ?...
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