|
COURS, CAMARADE, COURS !
Mon pied droit me fait souffrir de façon aiguë. Je viens de heurter un rocher saillant avec mon orteil. Je commence à boiter, ce qui ralentit ma course. La douleur s'intensifie, et mon souffle se fait plus court. Je m'arrête quelques instants. Je m'assieds à terre et me mets à frissonner. La roche est noire et froide, et son contact sur ma peau nue me glace jusqu'au cœur. Je serre la boule de verre luminescente au creux de mon estomac, en jetant un rapide regard alentour, afin de m'assurer que nul danger immédiat ne se profile. Le contact plus chaud de la boule sur mon ventre ne m'apporte aucun réconfort. Je me mets à claquer des dents, une fois de plus, sans pouvoir en déterminer la cause principale. Peur, douleur ou froid. Je dois me remettre en route au plus vite, je le sais, mais mes muscles hurlent de douleur et de lassitude. Je jette un regard en arrière, pour vérifier une fois de plus que rien d'immédiat ne me menace. J'aperçois, loin derrière moi sur ma gauche, un groupe de trois hommes. Ils sont nus comme moi, évidemment. Eux aussi courent en serrant la boule de verre bleutée au creux de leur bras ou de leur estomac, tentant de la protéger du mieux possible. Dérisoire et vain. Les deux premiers sont manifestement plus jeunes et plus agiles, et ils tentent d'insuffler au troisième un peu de l'énergie qui lui manque visiblement. Ils vont jusqu'à l'attendre lorsqu'il prend sur eux un retard trop important. Je frissonne car je sais ce qui se passera tôt ou tard. Quels que soient les liens qui unissent ces trois-là, les deux plus valides finiront par abandonner un compagnon qui ne représentera bientôt plus qu'un poids mort, un frein à leur course, un risque mortel. Mon regard se pose sur mes pieds, et je découvre qu'ils sont tous deux en sang. Les coupures successives sur les chemins aux roches pointues ont entaillé la plante de chaque pied en plusieurs endroits. La peur a jusqu'ici agi comme un anesthésiant, et je commence seulement à ressentir la douleur provoquée par ces coupures multiples. Je pose précautionneusement la boule lumineuse au creux d'un rocher, et, sans la quitter des yeux, commence à masser mon orteil endolori. Je ne peux rien faire pour le reste. Soudain, un grondement sourd, loin derrière moi, me fait comprendre que la pause est terminée. Le ciel devient rouge sombre, et une odeur de cendre froide emplit l'atmosphère. La fuite doit reprendre. Je reprends délicatement la sphère de verre, et me remets à courir, de plus en plus vite, sans un regard en arrière.
Pour moi, tout a commencé hier. Je me découvre nu, dans cette lande grise, la terreur au ventre. Ma mémoire est un bloc de glace inerte, et mes efforts pour comprendre qui je suis, ce qui s'est passé, et pourquoi je me trouve dans cet état ne donnent rien. Mais je réalise rapidement que mon identité et mon passé importent peu. Je m'aperçois que je ne suis qu'un élément d'une communauté qui n'a qu'un objectif, le même pour tous : fuir, fuir pour survivre. Je ne sais pas ce que nous sommes censés éviter par cette course effrénée, mais une chose est certaine : Derrière nous, quelque chose d'effrayant et d'inhumain, de monstrueux et de mortel, nous poursuit, lentement mais inexorablement. Ne pas courir droit devant, c'est attendre une mort horrible, programmée, inéluctable. Si mon esprit ne sait plus, toutes les cellules de mon corps hurlent "Fuis ! Cours ! Ne te retourne pas ! Cours, cours !". Plusieurs dizaines d'individus se trouvent dans mon proche environnement, hommes et femmes, isolés ou en petits groupes. Tous nus, tous courant droit devant eux, tels des animaux de la savane poursuivis par un incendie. Tous serrant contre eux cette même boule de verre aux reflets bleutés. |
|
[ accueil ] |
|
[ la suite SVP ! ] |
|
[ accueil ] |
|
[ la suite SVP ! ] |