DURE JOURNÉE

 

 

 

Johnny Diamond se cala dans son fauteuil et posa les pieds sur son bureau. Le ventilateur de plafond tournait silencieusement. Il ne faisait que brasser doucement un air trop chaud. La glacière était en panne, évidemment, et Suzy tardait à revenir du drugstore. Qu’est-ce que cette petite dinde fabriquait encore ? Trois quarts d’heure qu’elle était partie acheter un pack de bières fraîches. Elle devait se faire baratiner par Ed, le livreur. Il en pinçait pour elle, et elle adorait l’aguicher, bien sûr. Une tête de serin, mais un arrière-train monté sur roulements à billes ! Et deux places assises à l'avant... Johnny était certain que certains clients ne lui avaient confié leur affaire à résoudre qu’après l’intervention de sa secrétaire. La façon qu’elle avait de se pencher en avant en disant de sa voix rauque “ Veuillez lire attentivement le contrat avant de le signer, s’il vous plaît... ” Plus d’une fois, Johnny s’était attendu à voir rouler deux yeux exorbités sur son bureau ! Après ça, le malheureux client était piégé. Le problème des honoraires et des frais passait comme une lettre à la poste. Et quand elle les raccompagnait à la porte, c’était toujours vers son 105 bonnet C qu’ils jetaient un dernier coup d’œil, toujours ! Et pas regardante sur la régularité des salaires, la môme, heureusement. Elle savait que Johnny était correct, et que dès qu’une poignée de dollars faisait une apparition miraculeuse, elle était payée en premier. Enfin, elle touchait un mois ou deux de retard... Presque dix ans que ça durait.

 

 

 

Plus d’une semaine que Johnny n’avait pas vu un nouveau client. Oh, ça n’avait rien d’affolant, mais Suzy allait encore devoir attendre un peu son salaire. Pour la centième fois depuis ce matin, Johnny explora son environnement du regard. A gauche, le petit bureau de Suzy. L’Underwood à laquelle elle touchait le moins possible. Comment pouvait-elle arriver à taper les contrats avec des ongles aussi longs, d’ailleurs ? En face, la porte avec sa partie vitrée translucide où il pouvait lire à l’envers Johnny Diamond Private Investigations, en lettres dorées sur deux lignes. A droite, un classeur haut coulissant, en bois, censé renfermer les dossiers des clients, “ Des milliers de cas résolus, Monsieur !... ”, le geste vague vers le classeur renfermant la preuve de la compétence du détective, la justification du bon choix du client. Oh, le meuble renfermait bien quelques dossiers de clients, mais il était plus souvent ouvert pour prendre la bouteille de Jack Daniel’s N° 7 et un verre douteux, que pour créer un nouveau dossier. Le miroir sur le mur de droite, avec sa publicité gravée Coca-Cola. Le bureau de Johnny, sa lampe avec son déflecteur en opaline verte et son pied en laiton, le téléphone en ébonite noir, et quelques papiers soigneusement éparpillés, pour paraître affairé au cas ou un égaré pointerait son nez pour confier une enquête. Dans le deuxième tiroir de gauche, Annabel la terrifique, un pulp violent et un peu sexe, le genre de lecture préféré de Johnny. Et dans le premier tiroir de droite toujours à moitié ouvert, le Smith & Wesson calibre 38. On n’est jamais trop prudent dans ce boulot, et Johnny avait dû calmer plus d’une fois des irascibles et des furieux en leur agitant son artillerie sous le nez.

 

 

 

- Mais bon dieu, qu’est-ce qu’elle fout ? Elle va se prendre un de ces savons, en remontant ! Je crève de soif, moi...

Johnny se leva et se dirigea vers la porte. Il n’avait pas réellement l’intention de sortir, mais il espérait un peu que bouger la ferait revenir plus vite. En passant devant le miroir, il jeta machinalement un coup d’œil rapide sur son reflet,... et se figea sur place. Le type qui le regardait fixement avait une oreille en moins. La gauche. La première pensée du privé fut d’arrêter réellement le bourbon. Que faisait ce type dans SON miroir, avec cette oreille en moins ? Presque aussitôt, Johnny réalisa deux choses également inquiétantes : D’abord, il n’avait pas bu une goutte de whisky de la journée, et ensuite ce type, là, lui ressemblait comme un frère jumeau, à l’oreille près. Or, à sa connaissance, il n’avait ni frère ni soeur, et encore moins un jumeau amputé d’une oreille. Ça l’aurait frappé, quand même ! Il porta lentement sa main à sa tempe, et l’autre en face en fit autant.

- Meeerde !

Son oreille avait effectivement disparu. Comme ça, sans préavis, sans motif valable.

- Ah ben ça, alors !

 Johnny était pourtant persuadé que quelques minutes auparavant, il était encore muni de tous ses accessoires ! D’un seul coup, il n’était pas trop pressé de voir Suzy revenir avec les canettes de Bud Lite. Qu’est-ce qu’il allait pouvoir lui dire pour lui expliquer cette disparition ? Impossible de cacher ça avec ses cheveux, en plus. La coupe “ parachutiste” qu'il avait adoptée convenait bien pour ce boulot, mais elle n’était d’aucun secours pour masquer cette ridicule absence. Et c’était laid, en plus ! Un de ses copain l’avait un jour appelé Johnny-Belle-Gueule, et le surnom lui était resté. Mais ce nouveau look réduisait considérablement ses chances de succès auprès des créatures de rêve qu’il avait l’habitude de chasser dans les bars de la ville basse.

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