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L’ESCARGOLOGUE
L'air de Paris... Oui, c'était bien ça. C'était l'atmosphère de Paris qui me troublait de sensations contraires. Assis à cette terrasse de café parisien, je jouais avec ce mot, le faisait rouler dans mon esprit, l'étudiais sous tous ses angles. Atmosphère. Mot ambigu, faussement précis, qui désignait bien plusieurs choses différentes. L'atmosphère de Paris, en tant qu'air à respirer, m'était difficilement supportable. Ces odeurs de gaz d'échappement, cette poussière, ces camions et ces autobus qui crachaient des nuages épais de fumée de gas-oil, tout ceci était très pénible à endurer. Revenu de l'antichambre du paradis depuis quelques semaines, je regrettais déjà les plages de sable fin, les cocotiers penchés le long des routes à peine praticables, les bananeraies, la mer chaude et cristalline, le soleil qui dorait la peau en permanence. Et l'air. Mon Dieu, ces senteurs ! Selon les endroits et les moments de la journée, c'était la cannelle, le rhum, la banane, la goyave, le jus de maracudja, le poisson-coffre grillé, la mangue, la canne à sucre ou le fruit à pain bouilli. Des dizaines, des centaines d'odeurs nouvelles et différentes, étranges et prenantes. Et aujourd'hui, le gaz d'échappement et les fumées d'usine...
Mais atmosphère désignait aussi une autre réalité, plus difficile à cerner, mais autrement plus agréable à retrouver. L'atmosphère dans laquelle je cherchais à me replonger, c'était l'ambiance de Paris, un environnement, un climat fait de liberté nonchalante, de pétillement intellectuel, de création artistique permanente, de joie de vivre insouciante et gaie, de certitude béate d'être au cœur du monde. Dans les îles, j'étais bien mais j'avais le sentiment confus et vaguement inconfortable d'être loin de tout. Ici, à cette terrasse de café, face à l'Opéra, j'avais un peu de mal à respirer mais je sentais que c'était le reste du monde qui était loin. J'étais assis au milieu du centre de l'Univers, et je fermais les yeux en laissant cette sensation me pénétrer doucement, par vagues successives. Mon cœur battait lentement, au rythme de la ville-lumière.
Rien à voir avec ce que je venais de quitter. Stupidité bornée, bêtise satisfaite, vide intellectuel, incompétence galonnée et paresse professionnelle. Des centaines de journées faussement remplies. Des milliers d'heures définitivement perdues. Appels, rassemblements, exercices, manœuvres, mouvements de troupes, entraînement, parcours du combattant, maniement d'armes. Seize mois à baigner nuit et jour dans la stupidité élevée à la hauteur d'une inébranlable institution. J'étais persuadé de pouvoir dorénavant reconnaître un crétin congénital à plus de cent mètres, sans possibilité d'erreur. Ma bibliothèque intime en était forte de plusieurs centaines d'exemples bien représentatifs. Je n'aspirais plus qu'à une chose : Fréquenter à nouveau de véritables êtres humains, des gens dont le Quotient Intellectuel dépassait les 70.
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