LES FLACONS

 

 

 

 

 

- Encore !…

- Oh non, chérie, s’il te plait !

- Oh si, une dernière fois… et après, je dors.

D’un coté, la fatigue, l’heure tardive, le manque de ressource. De l’autre, ces yeux pleins d’amour. Ils savaient demander mille fois mieux que n’importe quelle supplique. La pesée ne fut pas longue. Le plateau de la balance se mit à pencher dans le cœur d’André.

- D’accord, chérie, encore une fois, mais en vitesse.

Les yeux de la fillette brillèrent davantage encore. Le temps importait peu. Le plaisir seul comptait. Soir après soir. Inlassablement.

André sourit. La tyrannie de Claire lui était d’une infinie douceur. Elle lui en rappelait une autre, en tous points semblable, des dizaines d’années plus tôt. Miel et velours. Chaleur et douceur. Paix et plénitude. Amour et tendresse.

Oui, mais ce soir là, il était, comment dire… sec. C’était le mot qui lui venait immédiatement à l’esprit. Il avait l’impression que trente ans auparavant il pouvait satisfaire la même exigence avec une plus grande facilité. “ Encore une… ”, “ Une dernière fois… ”, les mots étaient les mêmes, le regard de Christine autant chargé d’amour et de confiance, le corps fatigué mais tendu dans l’attente d’un plaisir chaque soir renouvelé, les sens aux aguets.

Christine, la mère de Claire.

André se rendit sans réellement combattre. Tel un de ces chanteurs qui prévoient les multiples rappels mais se font prier à chaque représentation, il se rendit compte qu’il avait accepté la demande de Claire avant même qu’elle ne l’ait formulée.

Mais il manquait l’essentiel. Et l’âge n’arrangeait rien.

La petite fille attendait, confiante. Elle savourait ce moment privilégié, comme un bonbon fondant lentement au fond de sa gorge. André était presque certain qu’à certains moments de la journée, Claire anticipait cet instant et goûtait par avance ce tête à tête nocturne.

- Tu sais, chérie, j’ai un peu épuisé mes ressources…

Un froncement de sourcils lui fit entrevoir le peu de poids de l’argument.

- Tu m’as promis, papy !

Le vieil homme soupira discrètement. Il lui fallait trouver rapidement une histoire à raconter à sa petite fille afin de l’endormir.

 

 

Au fil des mois, chaque fois que Christine confiait sa fille à ses parents pour une nuit ou un week-end, la demande était identique, le rituel semblable. Le grand-père avait enchaîné les histoires de fées bienfaisantes et d’elfes farceurs, de sorcières au nez crochu et de chaudrons méphitiques, de grenouilles transformistes et de formules magiques, de dragons incendiaires et d’îles au trésor, de gnomes repoussants et d’envoûtements éternels. Les rois au grand cœur et les bergères innocentes avaient côtoyé les pirates sanguinaires et les corsaires magnifiques, les enfants volants et les princes charmants, les cow-boys aventureux et les indiens traqués, les chevaliers en armure et les alchimistes maléfiques. Tout le bestiaire fantastique et les mythologies de cinq continents y étaient passés. André avait même discrètement relu quelques classiques pour alimenter la machine à contes. La machine à faire rêver la petite fille.

- Alors voilà… Il était une fois…

Le sourire de Claire s’agrandit. La plus belle phrase du monde déployait une fois de plus sa magie apaisante. André se cala plus confortablement dans son fauteuil.

 

 

 

- Il était une fois, dans une grande ville un petit groupe de jeunes enfants. Ils avaient une dizaine d’années. Leurs parents n’étaient pas riches et ils vivaient tous en bordure de la grande cité, dans les quartiers pauvres. A cette époque, il n' y avait pas de télévision, de jouets électroniques ou de consoles de jeu. Et même si tout cela avait existé, les parents de ces enfants n’auraient pas eu les moyens de leur offrir de telles merveilles. Les petites filles se contentaient de poupées en chiffon mille fois meurtries, mille fois recousues. Les garçons se fabriquaient des épées magiques avec deux bouts de bois cloués. Les plus débrouillards trouvaient un peu de peinture dorée, pour accentuer la magie. Les épées duraient le temps de quelques combats. Entre deux réparations les garçons construisaient en commun des chariots à roulettes dans lesquels ils dévalaient les rues en pente de leur quartier.

- Et les parents ne disaient rien ?

- Euh,… En fait les garçons faisaient bien attention à exercer leurs talents de pilotes de course suffisamment loin pour ne pas être vus. Ils étaient assez prudents pour ne jamais avoir d’accident et ne jamais se faire prendre. Les quelques bosses et les égratignures trouvaient toujours à s’expliquer. Quand ils ne jouaient pas aux chevaliers de la Table Ronde ou aux courses de chariot, ils exploraient le quartier. Nouveaux copains à affronter en duel, nouvelles filles à qui tirer les cheveux, nouveaux territoires à prospecter, nouvelles sonnettes à tirer. Bref, ils traînaient beaucoup dans toutes les arrières cours des environs.

André jeta un coup d’œil à l’enfant, dans l’espoir de déceler les premiers symptômes d’un endormissement prochain. Le bleu infini des yeux de sa petite fille lui envoya un unique message “ Et après ?… ”. Il reprit.

- Un jour, trois d’entre eux…

- Comment ils s’appelaient ?

A chaque fois, le même piège. Ne pas oublier les détails. Et les prénoms, surtout. Galahad, Morgane, Blek, Robin, Big Jim , Merlin, Brunehilde, Carabosse, Faucon Rouge, Lancelot, Marianne, Heidi, Perceval, Peter, Aigle Noir. D’ Arthur à Zorro, un annuaire fantastique, un Bottin féerique, tous logés à une unique adresse, l’esprit émerveillé d’une enfant éblouie. Mais ce soir, il ne s’agissait que de héros ordinaires.

- Eh bien, il y avait le petit Momo, qui voulait conduire des voitures de course, plus tard. C’était le plus casse-cou de la petite bande. Il était toujours très fier des ses nombreux pansements. Il ne s’intéressait qu’à tout ce qui allait vite, sur terre sur mer ou dans les airs. Et puis il y avait La Limaille. Tout le monde l’appelait comme ça parce que son père était mécanicien dans un garage. Ca ne le dérangeait pas, il trouvait que ça le vieillissait, ce qui était parfait. Il n’était pas fixé sur son futur métier. Il hésitait entre explorateur et motard de la route. En attendant, il dévorait tout Jules Verne, dans des éditions rouge et or que son père avait gagnées comme prix de camaraderie à l’école, bien des années avant. Ce jour là il y avait aussi Juliette. Elle se faisait appeler July, comme une actrice américaine qu’elle avait vue dans un film, à l’Excelsior Palace. Tout le monde riait de ses taches de rousseur - Hé, July t’a pris le soleil avec une passoire !…- mais elle s’en moquait. C’était le prix à payer pour être admise avec les garçons.

Et puis elle était un peu amoureuse de Momo, qui faisait semblant de ne rien voir.

Donc, un beau jour, ces trois là se promenaient dans un quartier nouveau pour eux. Ils s’étaient un peu éloignés de leur zone habituelle et s’étaient retrouvés dans une partie de la ville encore plus pauvre, plus sale, plus délabrée. Peu de voitures, et toutes en mauvais état, des façades décrépites, des gens que l’on entendait crier chez eux et s’insulter, des gamins encore plus mal habillés qu’eux, des adultes d’une propreté douteuse, des odeurs de poubelles en décomposition.

“ Hé… dit Momo, vous croyez pas qu’on devrait rentrer ? ” Ils tombèrent rapidement d’accord sur le fait que ce quartier ne pouvait rien leur apporter de bien intéressant.

C’est à ce moment que July vit le carton.

“ Regardez, un carton encore fermé ! ”

Les deux garçons s’approchèrent. Ils découvrirent derrière une poubelle, à peine visible, un petit carton, pas plus grand qu’une boite à chaussures, fermé par du papier kraft collant.

“ C’est quoi ? ” demanda La Limaille.

“ Comment veux-tu qu’on le sache avant de l’ouvrir ”

“ Ouais, Momo a raison, renchérit July, y’a qu’à le prendre, il a l’air d’être à personne. Et s’il est près d’une poubelle, c’est que quelqu’un n’en veut plus ”

La Limaille, qui préférait l’aventure par procuration, hésitait.

“ Et si c’était un piège ? ”

Les deux autres éclatèrent de rire.

“ Tu te crois dans tes aventures africaines ! Tu penses que dès qu’on va le prendre, un filet va se refermer sur nous et nous embarquer direct dans une cage en bambou ? On n’est pas à Tombouctou, ici ” Tombouctou était la seule référence africaine de Momo. Son père y avait été militaire un temps.

July se décida rapidement.

“ Momo, surveilles si quelqu’un nous regarde ”

Quelques instants plus tard, le trio repartait d’un pas rapide vers des quartiers plus connus, July serrant sous son pull le mystérieux carton.

Soudain, après quelques centaines de mètres, la petite fille s’immobilisa.

“ Attendez… ”

Les deux garçons se retournèrent vers leur copine.

“ Quoi, tu as peur aussi ? ”

“ Non, c’est pas ça, Momo. Mais si on rentre chez nous avec ce carton sans savoir ce qu’il y a dedans, on prend des risques ”

Les trois enfants imaginèrent immédiatement les mêmes scénarios sans échanger un mot. Les plus grands du quartier leur volant leur trésor sans difficulté. Les parents leur confisquant, avec une punition en prime.

“ Alors on le laisse ici ? ” demanda La Limaille avec un soupçon d’espoir.

“ Certainement pas, rétorqua July. On se met dans un coin tranquille, on voit ce qu’il y a dedans, et on décide. Si c’est intéressant, on partage en trois. Si c’est rien qui vaille le coup, on le jette dans la première poubelle. D’ac’ ? ”

Les deux autres hochèrent la tête.

Ils dénichèrent rapidement une arrière-cour tranquille et s’installèrent pour découvrir leur trouvaille. La boite resta un moment intacte, posée sur le sol au milieu des trois enfants accroupis. Chacun imaginait ce qu’il aimerait y trouver, en sachant que la réalité serait certainement beaucoup moins passionnante.

“ Ecoutez, les garçons, on ne peut pas s’éterniser ici. Si vous avez peur, je l’ouvre, moi ”

“ Non, laisse, je vais le faire ”. Momo ne pouvait quand même pas laisser une fille prendre la direction des opérations. Il prit le carton et le colla à son oreille en le secouant doucement.

“ On n’entend rien ”

“ Hé, regarde, s’écria La Limaille, il y a une inscription ”

Sur le coté ils lurent une petite inscription “ ACME Corp. The Best For All ”, imprimée sur deux lignes.

“ Qu’est ce que ça veut dire ? ” demanda July.

“ Aucune idée. Ca doit être le nom du fabriquant ” suggéra Momo.

Il commença à déchirer les bandes kraft. Les trois têtes se rapprochèrent lorsqu’il ouvrit enfin le rabat supérieur. Avec une pointe de déception, ils découvrirent ensemble le contenu de la boite. Douze petits flacons droits, en verre, fichés dans deux plaques de bois trouées et séparées par des entretoises, de sorte de ne pas se cogner les uns aux autres. Chaque flacon était fermé par un bouchon de liège.

“ Du parfum ! ”

Momo haussa les épaules “ C’est bien une idée de fille, ça. Le parfum, c’est dans des belles bouteilles, comme l’eau de Cologne de ma mère. Et puis il y a des étiquettes dorées dessus avec des noms romantiques… ” Il prit un des flacons et le sortit pour l’examiner à la lumière du soleil “ Vous voyez, il n’y a même pas d’étiquette. Et puis c’est pas vraiment liquide, à l’intérieur ”

Momo avait raison. L’intérieur du flacon semblait empli d’une sorte de gaz assez lourd, aux couleurs changeantes, variant du bleu pâle au vert tendre. Le gaz évoluait dans le flacon en volutes paresseuses, sans cesse en mouvement, même quand Momo cessa de l’agiter.

“ Ca me plait pas du tout, cette histoire, susurra La Limaille. On dirait les flacons de produits chimiques qu’on utilise en cours de sciences naturelles, à l’école. Si ça se trouve, c’est un gaz mortel qui va tuer tout le quartier dès qu’on l’ouvrira ”

“ Tu devrais arrêter un peu de lire des histoires de savant fou, des trucs pareils, ça n’existe pas ” lui répondit Momo, d’une voix à peine assurée.

“ Y a qu’un moyen de le savoir ”

Les deux garçons se tournèrent vers July, inquiets.

“ T’es folle ! La Limaille a raison, finalement. Même si ça ne tue pas tout le quartier, ça peut nous empoisonner, ou nous rendre malade, va savoir… ”

“ Avec de si jolies couleurs ? ”

L’argument sembla de poids aux garçons. Après discussion, ils décidèrent que quelque chose de joli ne pouvait pas être dangereux, sinon on ne pouvait plus se fier à rien.

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