L’INITIATION

 
 

 

Cyrille avait vraiment de la chance. De la chance et des patrons en or. Un peu paternalistes, peut-être ? Il n’était pas très sûr de savoir si c’était un compliment ou une vacherie. En tous cas, le cadeau qu'ils lui faisaient ce soir était inespéré. Inattendu, aussi. Pas le genre de cadeau qu’on s’attend à recevoir pour ses 17 ans en tous cas. Pour un peu, il en oubliait une année complète de vannes débiles de la part des autres, là, au restaurant. Les plaisanteries pas très fines n'avaient d'ailleurs pas été l’exclusivité de ses nouveaux collègues, employés en cuisine comme lui, ou en salle, au service. Les patrons aussi s'étaient  moqués de lui tout au long de cette année d'apprentissage. Plus gentiment, bien sûr, mais les sourires entendus, les allusions un peu lourdingues, les éclats de rire vite étouffés en le regardant lui avaient fait de la peine, surtout au début. Bon, il était puceau à 16 ans. Et alors ? D'accord, certains de ses copains du même âge se vantaient d'avoir déjà connu depuis longtemps leur première secousse, comme ils disaient. Cyrille ne se faisait pas d’illusion. Certaines histoires sentaient leur film X à plein nez. Il lui semblait peu probable qu'un jeune garçon inexpérimenté puisse faire hurler de plaisir une partenaire féminine dès la première expérience, comme ces pseudo Don Juan boutonneux cherchaient à le faire croire. Lui, il avait eu le tort de dire la vérité. Non, je n'ai jamais connu de fille. Oui, je suis probablement trop timide. C'est un crime ?

Un crime, non, mais à coup sûr une tare grave. Pour son malheur, son environnement était essentiellement masculin et ses horaires totalement atypiques, comparés à ceux de ses copains. Cela ne facilitait pas les rencontres.

 

 

Mais ce soir, dans quelques heures, tout cela serait de l'histoire ancienne. Il intégrerait enfin la confrérie des hommes. Il pourrait lui aussi donner une foule de détails, et broder à l'infini, comme les autres.

Josy, la patronne du restaurant l'avait pris à part peu avant la fin du service du midi, et lui avait annoncé - avec une discrétion un peu inattendue - que son mari et elle avaient décidé de lui offrir un cadeau pour fêter à la fois ses dix-sept ans et sa première année de travail. Cyrille n'avait pas eu le temps de chercher à deviner. Josy lui avait annoncé en baissant un peu la voix :

- Mon petit Cyrille, ce sera un cadeau dont tu te souviendras longtemps. Moi et monsieur Roger, on a décidé de ne pas te laisser plus longtemps dans cet état - Petit sourire entendu, petite flamme égrillarde au fond de l'oeil de Josy – Ce soir, après le service, on t'emmène voir une dame qui s'occupera de te transformer définitivement en homme, si tu vois ce que je veux dire. C'est notre cadeau d'anniversaire. Et ferme la bouche, les mouches vont entrer dedans !

Cyrille s'était rendu compte qu'avec les yeux écarquillés et la bouche grande ouverte, il trahissait certainement les sentiments qui l'assaillaient. L'excitation, bien sur, mais aussi l'étonnement, la reconnaissance, et tapie au creux de l'estomac, une petite boule dure qui ne demandait qu'a l'envahir, la peur panique. L'appréhension le disputait à la hâte. Où, comment, avec qui ? Serait-il à la hauteur ? Comment serait-elle ? N'allait-il pas tomber amoureux ? Et les maladies ?...

 

 

Il avait obtenu de Josy de partir une demi-heure plus tôt, et de passer chez lui afin de se préparer. Toilette, vêtements propres, eau de Cologne. Il avait à peine fini de se préparer lorsque le klaxon de Roger l'avait averti que l'heure était venue.

Tous trois s'étaient ensuite transportés vers un des quartiers spécialisés de la capitale. Monsieur Roger roulait au pas jusqu'à ce qu'une des filles officiant sur ses quelque mètres carrés de bitume s'approche du véhicule. A ce moment, Josy expliquait qu'ils désiraient faire déniaiser leur fils. La patronne avait insisté pour présenter Cyrille comme tel, car elle prévoyait certaines réticences pour cause de jeune âge visible du candidat. Elle avait eu raison, comme d'habitude. Cyrille avait vu avec regret certaines créatures de rêve refuser avec énergie de "s'occuper", comme disait Josy, de celui qu’elles placaient du premier coup d’œil en catégorie enfant. Enfin, après une douzaine de tentatives infructueuses, Josy parvint à convaincre une femme toute de cuir noir vêtue de prendre Cyrille en charge. Pendant un instant, le jeune garçon fut vaguement déçu. Son initiatrice désignée avait bien vingt ans et vingt kilos de trop, et la blondeur de ses cheveux ne lui semblait pas authentique. Cyrille n'eut pas le loisir de s'interroger trop longtemps. Les tractations terminées, la prestation payée d'avance, tous attendaient qu'il veuille bien se décider. Impossible de reculer. En tremblant, il suivit la femme dans l'escalier étroit d'un petit hôtel peu reluisant.

 

 

Le début de l'expérience ne fut pas exactement conforme à ses rêves. La femme - qui disait s'appeler Nadège - s'obstinait à l'appeler "mon lapin", ce qui l’avait un peu gêné. Lorsqu'elle s'était déshabillée, il avait été un peu impressionné par son côté... pléthorique. Il avait eu beau se dire qu'abondance du biens ne nuit pas, décidément il aurait préféré une fiancée d'un soir un peu moins dodue. Ensuite, elle lui avait ordonné une toilette intime. Il avait eu beau lui affirmer qu'il l'avait effectuée - et plutôt deux fois qu'une ! - avant de sortir de chez lui, elle n'avait rien voulu savoir, et avait surveillé les ablutions avec soin. Ensuite, "Nadège" avait réclamé "un petit cadeau supplémentaire". Devant l'incompréhension du garçon, elle avait haussé les épaules :

- Pas grave, j'ai eu ce qu'il fallait, et puis, après tout, il faut aider les jeunes, non ?

Enfin, avant de passer à l'acte, elle lui avait demandé de "se couvrir" en lui tendant des pochettes multicolores. Il lui avait fallu quelques instants avant de comprendre qu'elle lui demandait de choisir préservatif.

- Allez, viens, mon lapin... Nadège va s'occuper de toi.

 

 

Cyrille était étendu à coté de la femme. Satisfaction, fierté, plénitude, reconnaissance, émotion. L'initiation aux mystères de la chair était terminée, et l'homme que Cyrille avait l'impression d'être devenu flottait dans une douce euphorie. Puis, l'émotion devint progressivement plus physique et se transforma en désir.

- On recommence ?

- Recommencer ? Mais dis donc, on y prend goût, mon lapin ! Désolée, mais comme tu n'as pas l'air d'être très fortuné ce soir, il faudra revenir me voir un autre jour avec tes petites économies.

Et elle partit d'un rire gras. Le ton qu'elle avait employé avait mis le jeune homme mal à l'aise. Ce rire confirma ce qu'il soupçonnait : Elle semblait le mépriser, elle aussi. Elle non plus ne le prenait pas pour un homme, alors qu'elle aurait dû être bien placée pour se rendre compte qu'il avait, depuis quelques minutes, quitté pour toujours le monde de l'enfance. Le désir reflua progressivement.

Cyrille jeta un regard circulaire sur la pièce qui avait abrité ses premiers exploits amoureux. Tout à son excitation initiale, il n'avait pas pris le temps de détailler la chambre. Il découvrit qu'elle était plutôt sale et en désordre. La peinture s'écaillait par endroits, la moquette était tachée et élimée, les rideaux étaient déchirés. Le couvre-lit  hâtivement repoussé était d'une propreté douteuse, et les trous de cigarette n'arrangeaient rien. Un début de nausée envahit le garçon. Il tourna la tête vers son initiatrice. Elle continuait à glousser. Cyrille la regarda vraiment. Etait-ce possible ? Cette montagne de chairs flasques lui avait-elle réellement fait découvrir les joies de l'amour physique ?  Avait-il vraiment été ému entre les bras d'une créature aussi vulgaire. Les bajoues tremblotantes, le rouge à lèvres trop rouge et débordant, les seins trop lourds, les cheveux mal teints, tout le dégoûtait à présent. Cette femme n'était finalement qu'une horrible mégère. Ce n'était pas une femme qui s'était donnée à lui, mais une sorcière qui l'avait vidé de sa jeune énergie. La répulsion le disputait au dégoût.

- Et n'oublie pas une dernière toilette, mon lapin !... lui lança-t-elle en riant à nouveau.

Le rire de la monstrueuse femme résonnait dans sa tête lorsque le jeune homme se dirigea vers le lavabo ébréché.

 

 

Josy et monsieur Roger l'attendaient dans leur voiture en se congratulant sur l'excellence de leur idée de cadeau. Ils furent un peu surpris de voir leur apprenti revenir vers eux sans manifester le contentement un peu gêné auquel ils s'attendaient. Avant même que Josy lui lance une des plaisanteries qu'elle avait eu le temps de fourbir, Cyrille se pencha à la portière de la voiture. Josy ne comprit pas immédiatement pourquoi leur apprenti s'excusait d'une voix blanche :

- Je suis désolé pour le restaurant, madame Josy... Je suis vraiment désolé pour le restaurant...

Le regard de Josy se posa sur la main du jeune homme.

Le long cri d'effroi qu'elle poussa l'empêcha d'entendre les explications du jeune garçon.

Le rasoir qu'il tenait à la main était rouge de sang, et quelques gouttes tombaient sur ses chaussures soigneusement cirées.

 

 

fin

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