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JULIUS
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La seule chose de bien, c'est les macarons. Non, j'exagère un peu. Il y a aussi Max, le cochon. C'est mon copain, le cochon. Et puis il y a le vieux phono à aiguille. Max, c'est quand je veux. Presque tous les jours je vais jouer avec lui. Je le reconnais parce que c'est le plus gros et qu'il a une oreille noire. Je lui monte dessus, il se laisse faire. Je lui tape un peu sur les flancs, comme si j'avais des éperons, pour essayer de le faire avancer, pas trop fort quand même, mais rien à faire. Pas trop fort parce que c'est un sacré bestiau et qu'il m'impressionne un peu. Zabète vient jeter un coup d’œil de temps en temps. Un jour elle m'a dit que les cochons c'était un peu imprévisible, et que ça pouvait devenir méchant. Mais le mien, il n'a jamais rien dit. Enfin, le mien, façon de parler. Celui que j'ai choisi comme mustang sauvage. Je joue avec lui à chaque fois que je viens en vacances à la ferme. Mais rien à faire, j'ai beau lui crier que je suis Hopalong Cassidy ou Buffalo Bill à la poursuite des indiens, il persiste à grogner en fouillant dans la gadoue. Et s'il bouge, c'est seulement pour changer de carré de vase. Zabète me laisse faire avec celui-là justement parce qu'il est plus tranquille que les autres, mais pour jouer au rodéo, Max c'est pas l'idéal. Quand j'en ai assez de crier Allez ! Yohoo ! pour des prunes, je vais au phono, dans la salle à manger. Un truc ancien qu'il faut remonter avec une petite manivelle sur le côté, et une grosse tête ronde chromée, assez lourde, qu'on pose sur le disque. Des vieux soixante-dix huit tours. Pas comme chez mes parents qui viennent d'acheter un tourne-disque moderne, électrique. Chez moi, on a des quarante-cinq tours et des trente-trois tours. J'aime pas trop le choix de mes parents. Des coffrets complets de Sélection du Reader's Digest. Ma mère adore ça. Opérettes, grande musique, classique, valses de Vienne, ça va cinq minutes. Mon père, c'est plutôt Les Compagnons de la Chanson, Mouloudji, Edith Piaf, des trucs comme ça, souvent un peu tristes. Chansons réalistes, il appelle ça. Maurice Chevalier et Félix Leclerc, aussi. C'était un p'tit bonheur... Que j'avais ramassé... Il était tout en pleurs... Sur le bord d'un fossé... Je la connais par cœur, celle-là, et mes parents me demandent toujours de la chanter à la fin des repas, quand il y a la famille. Moi, ça ne me dérange pas, au contraire. Tout le monde applaudit quand j'ai fini, et j'ai droit à une gorgée de mousseux. A la ferme, c'est différent. Les disques, c'est que des chanteurs que je ne connais pas. Fréhel, par exemple. J'ai demandé à mes copains, à l'école, pas un n'en a entendu parler. Mais c'est pas grave parce qu'il y a La mer. Alors ça, c'est quelque chose ! Charles Trenet, il s'appelle. Je ne sais pas s'il chante autre chose, et je m'en moque un peu, mais La mer, je l'écoute pendant des heures. Je ferme les yeux et je la vois, la mer. Ca me fait frissonner. Des fois, j'en ai les larmes aux yeux, tellement c'est beau. Mais ça ne plaît pas à tout le monde, ici, que j'écoute ce disque. Roger a été un peu inquiet, il y a deux ans, pour mes premières vacances à la ferme. Il avait peur que j'abîme le phono, je crois. Et puis, il a vu que j'y faisais attention, que je remontais la manivelle doucement, sans forcer à la fin, et que je posais délicatement la tête sur les disques en faisant attention de ne pas les rayer. Maintenant il me laisse tranquille avec ça. Il faut dire qu'il part le matin tôt sur son tracteur, et qu'il rentre juste pour dîner, pour la soupe comme ils disent. C'est pas lui le plus embêtant. C'est plutôt la Fine qui me casse un peu les pieds. La Fine, c'est pas son vrai nom, évidemment. Au début, je croyais que tout le monde l'appelait comme ça parce qu'elle était toute maigre, toute sèche. Un jour, l'année dernière, je l'ai dit à Zabète. Elle a éclaté de rire. - Ah, c'est pas bête comme déduction, mais c'est pas pour ça du tout. Son petit nom à ma mère, c'est Joséphine, mais tout le monde l'appelle La Fine, depuis toujours. - Et ton père, il a pas de surnom ? Elle a réfléchi un peu. - Ben non, tiens. J'avais jamais fait attention à ça. Apparemment, dans la famille, il n'y a que les femmes qui ont un surnom. - Comme toi, Zabète. C'est pour Elisabeth, c'est ça ? - Oui, mon lapin. Allez, va jouer tout seul, je dois donner à manger aux bêtes. La Fine, elle n'aime pas trop que je passe La mer pendant des heures. Elle dit que ça va m'abrutir d'écouter toujours la même chanson et qu'il y en a plein d'autres, aussi belles. Mais le plus souvent elle trouve les aiguilles comme prétexte. - Ce gosse, avec ce disque, il lui faut un vrai stock d'aiguilles pour le phono. Il les mange, ou quoi ? Et à chaque fois, il faut aller au bourg en racheter. On n'en trouve plus aussi facilement qu'avant... Et c'est que ça coûte ! Avec le dernier argument, la Fine elle a tout dit. Je crois bien qu'elle est un peu radine. Elle est toujours habillée en noir et je la vois jamais changer de blouse. Mes parents disent que sa blouse tient debout toute seule par la crasse, mais je crois qu'ils exagèrent un peu quand même. Enfin, pour les aiguilles, la Fine a un peu raison. C'est vrai que j'en réclame sans arrêt des neuves. L'année prochaine, je demanderai à mes parents de donner à Roger un peu de sous en plus, pour les aiguilles du phono. Enfin, à Roger, façon de parler. C'est pas lui le ministre des finances, comme dit mon père. Les macarons, c'est la Mée. C'est réglé comme une horloge. A chaque mois de vacances à la ferme, on a droit à deux fournées de macarons, une quand j'arrive, et une autre quelques jours avant que mes parents viennent me chercher. La Mée, elle cause pas trop, un peu comme si elle avait déjà dit tout ce qu'il y avait d'important à dire dans sa vie. Elle grogne un peu et elle donne des ordres par gestes. A tout le monde. Et ils ont l'air de comprendre, tous. Il faut dire que chacun sait exactement ce qu'il a à faire. La première année, ça m'a drôlement impressionné de les voir toutes les deux, comme deux épouvantails noirs, comme deux corbeaux géants, la mère et la fille. La seule différence entre elles, c'est les rides de la Mée. On dirait un champ que Roger vient de labourer. Elle a au moins cent cinquante ans. J'ose pas trop l'approcher, la plupart du temps. Les vieux, ça me met un peu mal à l'aise. Et celle-là, j'en voudrais pas comme grand-mère. Je sais pas comment fait Zabète pour l'embrasser tous les soirs. En plus, la grand-mère n'a pas l'air d'apprécier plus que ça. Il faut dire aussi, Zabète elle embrasse tout le monde facilement. Les seules fois où je reste un peu avec la vieille, c'est quand elle fait les macarons. Elle appelle ça des macarons, mais c'est plutôt une sorte de sablé rond assez plat. C'est elle qui prépare la pâte, sans dire un mot. Une belle pâte bien jaune qu'elle répartit en petits ronds sur une plaque en fer noir qu'elle met au four. Elle regarde jamais la pendule, mais elle sait toujours exactement quand il faut les sortir du four. Et alors là !... Croustillants à l'extérieur et tendres en dedans. Ca les amuse tous de me voir me brûler en essayant d'en manger le plus possible dès leur sortie du four. Zabète, elle a une expression pour parler des gâteaux de sa grand-mère. C'est la Sainte Vierge qui vous descend dans la gorge en culotte de velours. Ça m'a bien fait rire, la première fois. Ma mère fait de superbes gâteaux et des tartes aux pommes splendides, mais elle n'arrivera jamais à faire des sablés comme la Mée. Mais ça, j'oserai jamais lui dire...
Je m'ennuie. En fait, c'est ça le problème des vacances à la ferme. J'épuise en quelques jours le stock de livres et d'illustrés que j'apporte à chaque fois, et c'est pas chez eux que je vais trouver de quoi lire. Ensuite, je ne sais plus quoi faire. Je crois que je les aime bien, ils sont finalement assez gentils, mais je vois bien qu'ils n'ont pas le temps de s'occuper de moi. La Mée, n'en parlons pas. Elle n'est pas méchante, mais on ne sait jamais ce qu'elle pense. Elle a une façon de vous regarder, comme si elle lisait dans vos pensées, comme si elle devinait les bêtises que vous avez faites. J'aime pas trop ça. Roger, il est assez chouette. Il plaisante tout le temps, même si je ne comprends pas tout. Des fois, la Fine lui lance des regards noirs comme sa blouse quand il raconte des histoires un peu cochonnes. - Il faut faire son éducation, à ce petit. Ces gars de la ville, ça connaît rien aux choses de la vie. Allez, l'année prochaine on le fait déniaiser par la Julie pattes-en-l'air, tu sais, celle qui tient mieux sur son dos qu'une bique sur ses cornes ! Hein, la Fine ? - Roger, arrête de dire des bêtises devant cet enfant. Ce coup-là encore, j'ai pas tout compris, mais ça m'est égal. Et la Mée hausse les épaules sans rien dire pendant que Roger se claque les cuisses. La Fine, elle n'a pas le temps de s'occuper de moi, et de toutes manières j'ai pas l'impression qu'elle en ait vraiment envie. Je crois que tout ce qu'elle me demande, c'est de ne pas la gêner dans ses travaux quotidiens. Elle n'arrête jamais, il me semble. Quand c'est pas la cuisine, c'est le ménage. Ou tuer les volailles. Ou les comptes, en suçant son petit bout de crayon. Ou les conserves. Elle n'a pas de copine et je l'ai rarement vu discuter plus de cinq minutes de suite. Zabète c'est différent. Elle n'est pas beaucoup moins occupée que les autres, mais j'ai l'impression qu'elle aime bien s'arrêter de temps en temps pour souffler un peu. Il faut dire que s'occuper des bêtes, ça n'a pas l'air d'être de tout repos. Poules, lapins, canards, oies, cochons, c'est incroyable ce que ça demande comme travail. J'ai l'impression que ça mange sans arrêt. Et pas question pour elle de partir en vacances une seule journée. Zabète m'a dit qu'elle n'avait jamais vu la mer. C'est pas trop drôle, mais elle ne se plaint jamais. C'est une heureuse nature, comme dit Roger. La semaine dernière, je l'ai surprise à rêvasser au lieu de couper de l'herbe pour les lapins. - Tu vois, mon petit bonhomme, un jour un beau garçon de la ville tombera en panne avec sa belle voiture rouge, juste à coté de la ferme. Il viendra demander de l'aide, et ça sera le coup de foudre. On tombera follement amoureux l'un de l'autre. Il m'emmènera à la ville, on se mariera, et je deviendrai une vraie bourgeoise. J'aurai des dessous qui ne grattent pas et une machine à laver. Peut-être même la télévision, si ça se trouve. Et on ira au cinéma toutes les semaines. Adieu, veaux, vaches, cochons, couvées ... - Mais... vous n'avez pas de veaux ni de vaches ! Elle a éclaté de rire. - J'ai l'impression que tu as dû manquer quelques cours, à l'école. Moi, je n'ai pas pu y aller bien longtemps, mais je me souviens encore de quelques bricoles, du genre des fables de La Fontaine. J'aimais bien ça, les fables... J'ai pas osé lui dire que son prince charmant avec la belle voiture en guise de cheval blanc, en panne dans la cour de la ferme comme par hasard, j'y croyais pas trop. Ça lui aurait peut-être fait de la peine. D'un autre coté, comme elle riait en disant ça, je ne sais pas si elle y croyait vraiment elle-même, à son conte de fées. |
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