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LE FEU
Renée n’aimait pas tellement son prénom. Trop vieux pour une petite fille. Enfin, d’après elle. Et cette explication donnée un jour par un de ses frères n’avait rien arrangé “ Renée, ça veut dire née deux fois. T’en as de la chance ! ”. En quoi “ née deux fois ” pouvait bien consister exactement ? En quoi ça pouvait être une chance ? - Maman, qu’est-ce que ça veut dire que je sois née deux fois ? Ce jour-là, sa mère n’était pas d’humeur bavarde. - S’il te plaît, ma puce, ne restes pas dans mes jambes, tu vois bien que je suis occupée. Et puis, je ne comprends rien à tes histoires. Pour ce qui te concerne, une seule fois m’a suffi. Renée avait appris à ne pas insister. Ménage, lessive, repas, vaisselle Il lui semblait que sa mère ne reposait jamais son corps lourd et usé. Quant à ne pas rester dans ses jambes, cette demande mille fois entendue était difficile à satisfaire. Le petit deux-pièces sans confort ne facilitait pas l’isolement. Dès le printemps, la phrase était complétée par “ Va jouer dans la cour ”. Plus commode à dire qu’à faire. Jouer avec qui, avec quoi ? Les jouets étaient rares à la maison, et cette cour grisâtre ne fourmillait pas de copines de son âge. Le monde de Renée était un monde d’adultes. Pire, un monde de vieux. “ Tu es notre petit tardiveau ” lui avait dit son père, un jour. Tardiveau ? “ Oui, ça veut dire que tu es venue tard dans la famille. Regarde tes frères et sœurs. Ils ont tous entre quinze et vingt-cinq ans de plus que toi. On ne pensait plus avoir d’enfants depuis longtemps, et puis tu es arrivée, comme ça, notre petit tardiveau ” La petite fille l’avait bien remarqué. Les parents de ses copines d’école avaient plutôt l’âge de ses grands frères que de ses parents. Mais elle n’y avait jamais réellement pensé. Jusqu’au jour où elle avait surpris deux voisines parlant d’elle. “ …pas étonnant, la petite Renée c’est une gosse de vieux ”. Ces deux femmes, penchées l’une vers l’autre, chuchotaient gravement comme si elles parlaient d’une malade incurable. Est-ce que c’était si grave ? Et qu’est-ce qui n’était pas étonnant ? Tardiveau lui semblait plus gentil. Mais c’est gosse de vieux qui devait la troubler longtemps.
Le bruit de la clé dans la porte lui fit tourner la tête. Elle se précipita pour accueillir son père. Elle attendit qu’il se soit déshabillé. Il n’aimait pas – il n’aimait plus…- être bousculé. - Bonsoir, Papa. - Bonsoir, ma puce. Sa mère regarda son mari sans un mot. Puis elle se concentra à nouveau sur le repas du soir. - Ma petite chérie, j’ai une bonne nouvelle pour toi. La petite fille n’osa pas se réjouir. Elle avait noté depuis longtemps que les notions de bon, agréable, intéressant, indispensable ou amusant ne recouvraient pas exactement les mêmes réalités chez ses parents et chez elle. Son père fouilla dans la veste de velours qu’il avait déposée sur une chaise de la cuisine. Un jouet ? Un illustré ? Non, il avait parlé de nouvelle, pas de surprise. Il sortit de sa veste usée un paquet de tabac, un cube bien serré enveloppé d’un papier bleu. Il prit une feuille de papier à cigarette Raja et s’assit à la table de la cuisine. Puis il entreprit de rouler une cigarette, lentement, en jetant de fréquents coups d’œil amusés à sa petite dernière. La fillette se tenait devant son père, les mains dans le dos. Sa mère continuait à couper les légumes de la soupe du soir, mais ses gestes s’étaient ralentis. Le père alluma sa cigarette à son vieux briquet à essence, qu’il referma d’un coup sec. Il expira la fumée en levant le front, les yeux fermés. Cette première bouffée semblait représenter une petite récompense longtemps attendue. Puis il regarda sa fille à nouveau. - Voilà… Cette année encore, les Sœurs ont décidé de nous aider à t’envoyer en vacances pour Pâques. Elles te paient le voyage en train jusqu’à Lubrac. Tu pourras aller passer une semaine à la campagne, chez les Morin. Tu es contente ? - Oh oui ! - Samedi je t’emmène avec moi. On ira les remercier. Tu mettras ta jolie robe bleue. Renée n’écoutait déjà plus. Une semaine chez les Morin… Bonjour veaux, vaches, cochons ! Sans oublier les lapins, les canards, les oies, le chien. Et le Papé. Surtout le Papé. - C’est quand, les vacances de Pâques ? - Dans deux semaines. Tu partiras samedi matin, en train, et le père Morin viendra te chercher à la gare. Le contrôleur s’occupera de toi pendant le voyage. Le vieil homme sortit son oignon de la petite poche de son gilet. Il était l’heure de son feuilleton favori. Il tendit la main vers l’appareil de TSF et après que les lampes furent à température, la voix habituelle retentit dans la cuisine. “ Et maintenant, les aventures de Zappy Max !… ” Renée sourit. Des heures de train signifiaient des heures de lecture. Bibi Fricotin et Rasibus Zouzou, Hurrah !, les aventures d’Aggie Mack, les Pieds Nickelés, Pim Pam Poum. Un ou deux livres de Jules Verne. Elle partit dans la chambre en attrapant au passage le dernier Dimanche Illustré. Elle s’installa confortablement dans le fauteuil de son père et alla directement à l’avant-dernière page. Pour la quatrième fois cette semaine, elle retrouva son amour secret. Bicot Président de Club, le roi des palissades du quartier. Bicot et ses efforts incessants autant qu’inutiles pour cacher ses bêtises à sa grande sœur Suzy. Suzy qui changeait de toilette à chaque aventure. Et leur père avec son air ahuri et sa tête cabossée. Le monde extérieur disparut une fois de plus. Renée faisait partie du Club. |
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