LE VIEUX

 

 

 

 

Je me suis assis à même le sol, dans la poussière, un peu à l'écart des autres. Isolement relatif qui n'est pas destiné à marquer une quelconque différence. Si ce n'est mon âge, je me sens parfaitement semblable à mes compagnons. Non, je veux simplement souffler un peu. J'essaie de remettre de l'ordre dans mes idées, loin des cris, des protestations bruyantes et de la bousculade. Leur moyenne d'âge doit se situer autour de 18-20 ans. Parmi les deux ou trois cents personnes présentes, seule une petite minorité semble avoir dépassé la quarantaine. Une grande majorité d'hommes, beaucoup de jeunes filles. Presque toutes des enfants, très peu de femmes adultes. J'ai reconnu trois ou quatre d'entre eux, bien sûr, mais la prudence dicte la dissimulation. Aucun, parmi ceux que je fréquentais habituellement, qui se trouvent ici et qui ont noté ma présence, ne m'ont approché depuis mon arrivée. La méfiance est de rigueur. La discrétion est la règle. J'ai repéré un grand garçon blond que je suis certain de connaître également. Comment s'appelle-t-il déjà ? Fichue mémoire, qui part en lambeaux par moments. Et cette jeune fille qui crie. Elle aussi a croisé mon chemin. Où ? Quand ? Ca me reviendra plus tard. Je change de position pour diminuer la douleur qui commence à me bloquer le dos.

 

 

L'arrestation a été un peu moins brutale que les fois précédentes. Par égard pour mes quatre-vingts ans passés ? Peu probable... Bien sûr, les miliciens ont  envahi l'appartement en défonçant la porte d'un seul coup de botte cloutée. Bien inutilement, d'ailleurs. Je ne ferme jamais ma porte. Les précédentes arrestations ont toutes commencé par le même coup de pied dévastateur. Je soupçonne les barbares en noir d'éprouver un plaisir animal à détruire brutalement une simple porte d'entrée. Tirent-ils au sort celui qui aura le plaisir de déclencher la violence et de faire irruption le premier, dans un fracas de bois éclaté ? 

- Sécurité Nationale. Que personne ne bouge ! Vous êtes en état d'arrestation.

Que personne ne bouge... A soixante dix huit et quatre vingt deux ans, qu'espéraient-ils ? Que Martha allait se jeter sur eux en hurlant, faisant de son corps un rempart ? Que je sauterais à travers la fenêtre en criant "Vous ne m'aurez pas, cette fois-ci !", dans un bruit de verre brisé ? Il y a bien longtemps que ma compagne et moi ne tentons plus de nous opposer physiquement à la force brutale. Notre combat est ailleurs. Notre résistance s'exerce autrement.

Les miliciens ont rapidement envahi le petit appartement. Martha a demandé à contrôler leur Ordonnance d'Intrusion et à voir le Mandat de Capture. La gifle qu'elle a reçu toute pour réponse l'a faite vaciller. J'ai tendu le bras pour la soutenir.

- Tu bouges une oreille, vieux débris, et tu me donnes la joie de te transformer en légume.

Une des brutes a pointé son arme sur moi. Je me suis immobilisé. Je n'étais pas certain qu'à mon âge, mon système nerveux survive à la décharge des tubes électroniques des miliciens. Et celui-ci avait visiblement réglé le sien à la puissance maximum. Pauvre Martha... Elle s'était toujours battue sur le terrain de la Loi. Elle n'avait jamais admis la dérive, lente mais implacable, de l'Etat de Droit vers la dictature militaro-policière. Que les hommes en noir aient ces documents officiels ou non ne fait absolument aucune différence, maintenant. N'opposer aucune résistance, ne leur donner aucun prétexte. Pour survivre. Survivre pour témoigner. Témoigner pour édifier.

- Hé, sergent, venez voir par ici. Cette vieille pourriture parlait de nous !

Un des hommes avait découvert l'article que je venais de dicter à mon comput et que je m'apprêtais à envoyer sur le réseau. Quelque minutes trop tôt, quelques instants trop tard...

Le responsable du groupe de miliciens s'est approché pesamment de mon bureau en désordre. L'autre lui a montré un petit écran luminescent. Le sergent l'a pris et a lu à haute voix.

- L'Ordre Barbare. Joli titre, ça commence bien !... Vous ne lirez cette information dans aucun organe de la Presse Electronique. Et vous ne la verrez pas développée au visu de ce soir. Hier 16 juin 2038, à 14 heures, la mort a frappé une trentaine d'innocents. Essentiellement des adolescents et des jeunes gens. Quasiment des enfants. Des enfants qui auraient pu être vos fils, vos neveux, vos cousins, vos amis, vos voisins. Qui l'étaient peut-être. Ces jeunes gens étaient en excellente santé. Ils ne sont pas morts d'une foudroyante maladie ou d'un virus inconnu. Ils n'ont pas été broyés dans l'horreur d'un accident. Ils n'ont succombé à aucune catastrophe naturelle. Aucun stratojet ne s'est écrasé hier, pas un seul transporteur automatique n'a été pris de folie. Non, ces enfants, avec quelques centaines d'autres, pensaient simplement pouvoir exprimer pacifiquement leur pensée. Ils croyaient surtout être en mesure de s'exprimer publiquement. Ils se croyaient libres dans une nation libre. Ils exerçaient un droit essentiel, fondamental. Un droit garanti par les lambeaux de notre Constitution. Ils défilaient pour exprimer leur désaccord, leur inquiétude, leur peur, leur colère, leur frustration. Ils défilaient pacifiquement. Ils passèrent devant l'Hôtel de Ville, et certains d'entre eux lisaient alors la devise de notre pays, gravée au fronton de l'édifice officiel, lorsque les miliciens de la SecNat, une fois de plus, déclenchèrent la sauvagerie. Justice - Liberté - Vérité. Combien de ces brutes préhistoriques bottées et casquées connaissent réellement le sens et la portée de cette devise magnifique ? Aucun, certainement. Comment expliquer autrement la sauvagerie, la barbarie, le sadisme avec lesquels ils chargèrent une jeunesse armée de ses seules convictions ? Qui a donné les ordres pour frapper, assommer, estropier, mutiler, s'acharner, puis froidement achever de jeunes et innocentes victimes ? Quel politicien osera couvrir de son autorité un tel massacre, une pareille boucherie ? Et qui demandera Justice pour ces enfants usant de leur Liberté en criant leur Vérité ?…

 Le sergent a relevé la tête.

- …pas toi, en tout cas. Pris en flag de complot contre l'Etat, diffusion de fausses nouvelles, diffamation d'un corps officiel, incitation à la rébellion, utilisation frauduleuse du réseau. On ajoutera l'association de malfaiteurs et l'intelligence avec l'ennemi pour faire bonne mesure. Tu n'es pas prêt de cracher à nouveau sur ceux qui protègent le pays contre l'anarchie et le désordre. Emmenez-les !

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