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NUAGES
- Howard, les patins ! Le retour sur terre est un peu brutal, comme à chaque fois que je m'abandonne à quelque rêverie mélancolique. Mary ne se laisse jamais aller à de tels songes, bien sûr. Trop improductif. Trop voisin d'une condamnable paresse. Je doute même que ses nuits soient peuplées de rêves, sages ou délirants. J'ai lu dans une revue de vulgarisation scientifique que tout le monde rêvait, même sans en avoir souvenir le lendemain. Le rêve est parait-il une nécessité biologique impérative. Je suis à peu près certain de vivre depuis trente-deux ans avec un non-sens biologique.
- Howard ! La tonalité a baissé. La voix s'est faite plus sourde, presque menaçante. Je ne réponds jamais à la première injonction. Je sais que mon silence a le don de l'agacer. - Mary chérie ? - Tu n'as pas utilisé les patins en rentrant, évidemment. Tu crois que je m'échine à frotter ce parquet et à maintenir cette maison propre pour te voir tout me cochonner en rentrant le soir ? J'ai horreur des patins. Ce double instrument de torture à l'aspect ridicule a certainement été inventé par un sadique, un oisif à l'esprit dérangé. Un français, probablement. Marcher, si l'on peut dire, avec des patins, est à la fois extravagant, dangereux et compliqué. Ce glissement stupide qui oblige à des petits pas grotesques est peu commode et épuisant. Je ne connais que Mary pour trouver normal d'utiliser ce moyen de locomotion contre nature. Je n'ai pas répondu à sa remarque, évidemment. Le rituel est quasi quotidien. Dialogues connus et attitudes convenues. Le cycle habituel reproche-indifférence-conseil-silence-reproche...
Quand ai-je commencé à la détester ? Et à bien y réfléchir, est-ce que je la déteste réellement ? Par instants, certainement. Mais ces moments d'exécration pure sont finalement assez rares. Et ils ne durent jamais bien longtemps. La haine tenace n'est probablement pas dans ma nature, tout simplement. Je crois plutôt que Mary est sortie de ma vie, progressivement. Oui, c'est cela. Petit à petit, je me suis éloigné d'elle, de ses cris, de ses jérémiades, de ses récriminations, de ses reproches, de ses conseils. Oh, ses conseils !... Howard, tiens-toi droit... Howard, tu ne dois pas manger trop de viande... Howard, tu devrais faire plus de sport... Howard, tu vas être en retard à l'office... Howard, tes vitamines... Howard, ne vas pas au pub... Des centaines, des milliers de conseils pour garder la santé, ne pas heurter le voisinage, entretenir ma forme ou rester dans le chemin menant au salut éternel. Il m'arrive souvent de l'observer longuement, sans un mot. Et je revois la jeune fille frêle et timide qui gardait les yeux baissés en accompagnant son père à l'office du dimanche. Elle avait alors motivé chez moi une assiduité religieuse dont ma famille avait été la première surprise. Mary m'avait séduit par sa réserve et sa timidité. Une douceur infinie l'entourait comme un halo lorsque avec une pointe d'embarras il lui arrivait de lever ses yeux vers moi. Sa gaucherie même était charmante. Je ne peux m'empêcher de sourire à la pensée de ma cour assidue. Assidue mais respectueuse des convenances. Ma demande en mariage, aussi, et les promenades en ville, accompagnées quelques mètres derrière nous d'un père vigilant. Je revois bien mieux ces quelques mois de fiançailles que le mariage lui-même. Je me souviens que l'émotion m'a fait vivre cette journée à travers une sorte de brouillard qui atténuait la réalité et la maintenait à distance, en quelque sorte. Un peu comme si cet événement arrivait à un autre dont j'aurais tenté d'endosser la personnalité pour la circonstance. Nous avons quitté notre village du Devonshire pour une semaine de voyage de noces en Ecosse. Glasgow l'industrieuse, la lande mauve et les odeurs de tourbe brûlée, le château d'Edimbourg et ses massives pierres noires, le loch Lomond, Inverness et Nessie l'introuvable, les collines couvertes de bruyère autour d'Ullapool, le petit port de John O' Groats. La plus belle période de ma vie. Un ange était descendu du ciel au milieu du plus bel endroit du monde.
Plutôt que de ressasser d'amères pensées, je me concentre sur mon activité manuelle. Comme presque chaque soir, j'ai trouvé un refuge relatif dans mon atelier. Atelier est probablement un terme un peu excessif pour ces quelques mètres carrés grignotés sur le garage, en entresol. Un établi sommaire, une lampe d'architecte articulée, des tiroirs de rangement, une grande plaque de bois fixée au mur où sont dessinés grossièrement les outils devant y être accrochés après chaque utilisation : pinces, lames, tournevis, fer à souder, serre-joints, mini-scies, limes, rabots... Quelques plaques de bois de balsa d'épaisseurs diverses, des feuilles de papier de verre, une dizaine de petits pots de peinture, de vernis et de colle à bois. Lorsque Mary, il y a quelques mois, m'a demandé avec insistance de ne plus fréquenter le pub de Luke O'Connor, j'ai passé outre. Mais à la maison l'ambiance est rapidement devenue tendue, puis intenable. J'ai eu droit aux sermons répétés sur l'intempérance et ses dangers pour mon foie, mon âme... et notre budget. J'ai dû céder, et petit à petit cesser mes visites au pub. Peu doué pour les arts décoratifs, je suis par ailleurs incapable de création poétique, ne pouvant trouver à "amour" d'autres rimes que "labour" ou "topinambour". Pas très attiré par les mots croisés ou l'horticulture, j'ai cherché un hobby pouvant me tenir isolé plusieurs heures d'affilée, à la fois insensible aux variations saisonnières, peu coûteux, et ne nécessitant aucun talent particulier. Le modélisme m'a semblé approprié. La fabrication d'une maquette en bois ne demande que temps, patience et minutie. L'habileté manuelle requise est finalement à portée de tous. Et cette activité totalement inutile et parfaitement improductive est si éloignée des goûts et des préoccupations de Mary que c'en est un vrai bonheur. |
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