|
DE LA PSYCHOLOGIE CONSIDÉRÉE COMME UN DES BEAUX-ARTS
- Tu es vraiment zéro, tu sais... Zéro ?... Ma fourchette reste en suspens, et je mets plusieurs secondes à penser à refermer la bouche. L’éclair de moquerie et le petit sourire en coin d’Alice atténuent le propos, mais enfin,... zéro ! Je jette un regard rapide autour de moi pour vérifier si quelqu’un, à une autre table, a entendu. - Ca veut dire quoi, cette remarque ? Et qu’est-ce que c’est que cette expression ? Et puis zéro en quoi, d’abord ? Les perles de cristal du petit rire que j’aime tant éclatent dans le restaurant, faisant se retourner quelques clients. - C’est une de mes collègues du lycée qui dit ça souvent. Ça veut dire zéro comme mauvais, zéro comme nul, zéro comme catastrophique, zéro comme néant, zéro comme… - Okay, okay, ça va, j’ai saisi l’idée générale. Mais serait-ce un effet de ta bonté de me préciser dans quel domaine ou en quelle circonstance particulière je me suis montré... zéro, comme tu dis ? J’ai dit une énormité ? Je n’ai pas assuré dans un moment crucial ? Je connais bien Alice, et je sais que derrière le ton léger de sa remarque, le reproche doit être réel. J’ai beau me repasser le film des dernières heures, je ne vois rien qui justifie une telle remarque. Alice secoue la tête en souriant. - Zéro en psychologie, mon chéri. La gaffe que tu as commise chez Véro et François, tu ne t’en souviens pas ? On passe le week-end chez eux, et tu trouves le moyen de la vexer à mort avec une de tes stupides plaisanteries sur les enfants. Elle a pris ça pour les siens, tu sais. Elle sait que tu les supportes à peine, et elle est très sensible sur le sujet. Tu n’avais pas remarqué ? - Attends, je rêve, là ! Elle me connaît depuis plus de quinze ans. Si elle ne s’est pas encore habituée à mes petites plaisanteries... Bon, je reconnais que j’ai été un peu fort, et que ce n’était pas très subtil, mais il n’y avait pas de quoi fouetter un chat, non ? - Eh bien si, justement. Juste après, je l’ai retrouvée en pleurs dans la cuisine. Elle avait vraiment pris ça pour une attaque méchante contre sa progéniture bien-aimée. Il m’a fallu dix bonnes minutes pour la calmer, et je ne suis pas certaine qu’elle soit bien persuadée que c’était simplement une de tes mauvaises blagues habituelles. On n’est pas près de remettre les pieds dans leur maison de campagne, si tu veux mon avis. Je réfléchis quelques secondes. Oui, j’ai peut-être été un peu fort. Tant que je les appelle “nains de jardin”, tout le monde sourit, mais il m’arrive d’être un peu sanglant dans mes plaisanteries. Et cette idiote qui a pris ça pour les siens ! - Bon, je te concède que j’ai peut-être été un peu fort cette fois-ci. Mais ça peut arriver à tout le monde de déborder, non ? Quant à mes capacités en psychologie, tu me permettras de ne pas être d’accord. A l’âge où mes copains lisaient Zembla et Blek le Rock, j’étais abonné à une revue de psychologie. J’ai lu plusieurs ouvrages de Freud, je me suis intéressé à la morpho-psychologie. Et je me vante d’avoir un bon sens de l’observation pour ce qui concerne mes contemporains. - Hmmm… Le reproche s’est envolé, mais je n’ai aucun mal à distinguer une dernière trace de moquerie au fond de ses yeux clairs. - Tu doutes ? Oh ! femme de peu de foi, laisse ton seigneur et maître t’administrer un démenti cinglant par le biais d’une éblouissante démonstration. Je vais céans rétablir ta confiance, un instant ébranlée par les paroles fielleuses d’une mécréante à l’esprit embrumé par un amour aussi excessif qu’incompréhensible pour ses nains grotesques. - Ainsi soit-il. Mais dépêche-toi, le dessert ne va pas tarder à arriver. Je jette un nouveau regard alentour. La salle du restaurant, toute de fausses poutres et d’antiquités de pacotille, est aux trois quarts vide. Seules quatre autres tables sont occupées, probablement par des gens de passage laissant passer les embouteillages du retour de week-end, tout comme nous. Une famille. Les parents et deux fillettes. Rien à en espérer. Ils sont trop discrets et assis trop loin. Même les gamines se tiennent bien. Dommage. A une autre table, un type seul, le genre routier taciturne. Je m’attarde un peu sur lui, mais le fait qu’il lise l’Equipe ne me suffit pas. Rien à en tirer, là non plus. Un peu plus loin, une table de six, trois couples. Retour de week-end, comme nous. Les plaisanteries fusent de part et d’autre, et la gaieté règne. J’essaie de déterminer les liens existant entre ces six-là, mais je suis trop loin pour capter clairement leur conversation et interpréter leurs mimiques. Regrettable, les groupes font d’excellents sujets d’étude. Trahison, passions, envies, jalousies, manœuvres, amitiés naissantes, amours sur le déclin, une vraie mine d’or. Tant pis. Plus près de nous, un couple discret. - Alors ? Le roi de la psycho-socio-morpho-machin-truc s’est endormi, ou la démonstration aveuglante est reportée aux calendes grecques ? L’arrivée de nos deux crèmes brûlées me dispense de répondre. Je me concentre sur ce couple. - Pauvre enfant... Même dans un désert, je serais capable de t’administrer la preuve de mes talents d’observation. Regarde discrètement le couple qui est à ta droite, et dis-moi ce que tu vois. Alice leur jette un rapide coup d’œil. - Un père qui ramène sa fille à son ex-épouse après un week-end, dans le cadre d’un partage légal de la garde des enfants, consécutif à un dramatique et douloureux divorce. J’éclate de rire. - Ma pauvre chérie, l’amour de la crème brûlée t’égare, et ton impatience à te jeter dessus t’empêcherait de voir la lumière du soleil elle-même. Laisse faire le pro et applaudis à la fin. Tout en dégustant mon dessert, j’examine discrètement le couple. Au moment où le serveur apporte les cafés, je suis certain d’avoir discerné les grandes lignes de l’histoire de nos voisins. - Alors ? Mandrake le magicien a fini son échauffement ? - Démonstration ! Ce couple, comme tu ne l’a pas remarqué, n’est pas constitué d’un père et de sa fille, mais de deux amants. Arrête de les dévisager comme ça, veux-tu. Lui a certainement la quarantaine passée. Compte tenu de sa calvitie en couronne et d’un petit durillon de comptoir bien installé, j’opterais pour quarante-cinq. Il est marié, son alliance en fait foi. Elle, elle a une vingtaine d’années, pas plus. Tu l’as prise pour une gamine parce qu’elle est attifée comme l’as de pique, comme les collégiennes d’aujourd’hui. Pull Naf-Naf, jean découpé aux genoux, chaussures rouges avec semelles énormes, tout l’attirail de la gamine. Je ne garantis pas la blondeur d’origine. Alice me regarde avec attention, la tête légèrement penchée sur le côté. - Un pull Naf-Naf ! Je ne te savais pas expert en vêtements pour adolescentes attardées… - Facile. Le logo est visible d’ici. Attends un peu, le reste est plus difficile. Donc, ils sont amants… - Ils s’aiment ? - Je n’ai pas dit ça. Elle l’aime, mais il ne l’aime pas. Enfin, pas d’amour. Pas comme elle. |
|
[ accueil ] |
|
[ la suite SVP ! ] |
|
[ accueil ] |
|
[ la suite SVP ! ] |