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LE RETOUR
1
- Tu me laisses pour combien de temps ? Pauvre Alice ! Même dans la plus anodine de ses questions, dans la phrase la plus banale, elle ne peut s’empêcher de glisser l’ombre ténue d’un reproche inconscient, le voile diaphane d’une critique informulée. Tu me laisses... plutôt que tu seras absent... Et je n’arrive pas à lui en vouloir pour ça. J’essaie de dissimuler un soupir. - Je te l’ai dit plusieurs fois, chérie. Ce séminaire dure une semaine complète, du mercredi au mardi suivant, avec un week-end au milieu. Je prends le train de nuit mardi prochain. J’ai essayé de prendre ma voix la plus douce, d’en chasser toute trace d’irritation, d’en éliminer le moindre signe d’agacement. Malgré mes efforts, ou peut-être à cause d’eux, son regard se voile. - Mais,... ce week-end,... il est bien indispensable ? - Mon cœur, la société a été rachetée il y a peu de temps, tu le sais bien. Méthodes américaines, incentives, primes, brain-storming et trainings à tour de bras. J’ai eu la chance de sauver ma place, mais il faut que je me maintienne à niveau. Tous les chefs de division seront là, et je ne peux pas manquer à l’appel. Quant au week-end, c’est voulu. Nous le faire passer tous ensemble est censé créer ou resserrer des liens personnels entre nous, nous faire mieux connaître les uns les autres, et finalement mieux travailler sur des tâches communes. Les crânes d’œuf qui ont élaboré ces théories ont dû arriver à la conclusion qu’on ne faisait pas une crasse professionnelle à quelqu’un avec qui on avait passé un week-end à jouer au tennis, faire de la plongée sous-marine ou tout simplement siroter des cocktails au bord de la piscine. Je suis un peu sceptique, et je te dirai ce qu’il en est à mon retour. - Oui, bien sûr. Alors, si tu ne peux pas faire autrement... Je comprends que ta carrière passe en premier. - Ma carrière en premier ! Alors là,... Je stoppe net. Non, pas cette fois-ci. Elle ne m’entraînera pas une fois de plus sur les chemins périlleux d’une discussion vouée à la dispute. Je hausse les épaules et fais mine de me replonger dans Science et Vie. Alice pousse un long soupir. Je suis quand même épaté, une fois de plus. Quoi que je dise ou fasse, je suis la montagne d’égoïsme, le méchant qui étouffe l’oiseau sans défense, l’inepte qui n’a pas conscience du mal qu’il répand autour de lui. - Écoute, Alice, je t’ai déjà expliqué cent fois... Le regard las qu’elle me jette me dissuade d’aller plus loin. Je ne peux pas gagner à ces joutes. Si j’argumente, elle finira par fondre en larmes en s’excusant de me rendre la vie si difficile. Mon indifférence affichée ne fait que la conforter dans son droit à la déprime permanente. Le résultat est le même, mais cette fois-ci j’ai économisé les larmes et les plaintes. Alice a un don et un seul. Elle excelle dans l’art d’être malheureuse. Elle ne se sent exister que si sa vie est un drame permanent, drame d’autant plus poignant qu’elle en est le metteur en scène inspiré en même temps que l’unique actrice. Non, non, Francis, je n’ai rien... ou encore Laisse-moi, tu ne pourrais pas comprendre... Phrases mille fois entendues, clous mille fois enfoncés, blessures mille fois ouvertes, gouttes d’acide mille fois distillées. Si j’étais croyant, je me dirais que je paie pour une faute oubliée, un péché inconnu, une offense secrète et terrible. Vingt-cinq années de reproches, le plus souvent muets, de regards mouillés perdus dans un lointain où je n’ai pas ma place, de soupirs résignés, ont fait leur œuvre. Je ne sais ni où, ni quand, ni pourquoi, mais je dois effectivement être la cause de ce malheur permanent, de cette affliction perpétuelle. Qui d’autre, sinon ? La jeune fille que j’ai épousée ressemblait à l’idée que je me faisais de son prénom. Vive, gaie, enjouée, rayonnante. La splendide jeune femme tenait alors les promesses de la magnifique adolescente. Et aujourd’hui... Je ne tiens plus entre mes doigts qu’une belle enveloppe vide, une dépouille sans existence, un corps sans âme, un squelette habillé des oripeaux de la vie, une baudruche sans envie, sans passion ni colère, un simulacre. Cette nuit encore, je vais rester éveillé d‘interminables heures, les yeux grands ouverts, interrogeant les ténèbres, apostrophant silencieusement l’obscurité, fouillant et fouillant encore pour retrouver au fond de ma mémoire le moment où tout a dû basculer, pour tenter d’identifier l’erreur fatale qui a vampirisé mon Alice, pour essayer de trouver la faute qui a soufflé la flamme des yeux de mon amour.
2
La nuit est déjà bien avancée, et nous avons quitté Paris depuis près d’une heure. Le martèlement régulier des roues sur les rails me berce d’une douce torpeur, et j’ai bien du mal à suivre la conversation de mes compagnons de wagon-lit. Dubreuil et Moreau sont engagés dans une âpre discussion visant à établir qui, de l’ancienne direction ou de la nouvelle, est la plus à même d’assurer la pérennité et le développement de l’entreprise. Je n’aime pas particulièrement ce coté voyage de groupe qui oblige à parler à des gens qui me sont parfaitement indifférents. Moi qui peux passer plusieurs heures sans adresser la parole à un voisin dans un train ou un avion, je ne suis pas très à mon aise dans ce compartiment. Jeantot a résolu le problème. Il s’est calé dans un coin avec un mini-coussin SNCF et s’est assoupi à peine le train ébranlé. Le vieux Capillon essaie vainement de lire Valeurs Actuelles, mais il ne peut s’empêcher d’entendre les arguments des deux autres, et cette discussion l’agace un peu, à l’évidence. Pour je ne sais quelle raison, il a dû décider de ne pas donner son avis dans ce débat, mais il meurt visiblement d’envie d’asséner quelques vérités péremptoires frappées au coin de son expérience. Pour la quatrième fois, je me dis Dans cinq minutes tu leur demandes de mettre les lits en place et de dormir. - Bien,... messieurs, je crois que l’heure d’un sommeil bien mérité a sonné. Une dure journée nous attend demain, et il me semble que nous avons tous intérêt à être en forme. Capillon a ponctué sa phrase d’un coup de sa revue sur l’assise de son siège et il s’est levé pour bien montrer aux bavards qu’il n’était pas question de continuer plus avant leur débat. Ce n’est peut-être qu’une impression, mais il m’a semblé qu’en donnant le signal du couchage, il m’a regardé avec un peu d’irritation et une pointe de dédain. Quoi, lui aussi était gêné, non ? Et je ne suis pas certain que mon intervention aurait été si immédiatement suivie d’effets. Je réveille doucement Jeantot qui grogne un peu et demande dans un demi-sommeil si nous sommes déjà arrivés à Biarritz.
3
Tout est parfait. La direction n’a pas lésiné. Hôtel trois étoiles donnant sur la plage, pension complète, activités de détente et de loisirs, tout a été visiblement organisé pour que ce séminaire se déroule dans les meilleures conditions possibles. Pour le week-end, tennis et piscine à volonté, possibilité de golf et d’équitation, voile, surf et plongée pour les amateurs. Même la sortie au casino est prévue. Certains sont venus en voiture pour être plus autonomes, et chaque soirée fait l’objet d’une sorte de ballet étrange où les motorisés proposent des destinations plus ou moins avouables à ceux de leurs collègues qui leurs semblent les plus sympathiques - ou les plus discrets - en évitant soigneusement d’avoir à offrir de véhiculer ceux qui n’ont pas leurs faveurs. Chuchotements et gloussements, sourires entendus et claques sur les cuisses sont le prélude à ces sorties nocturnes bien arrosées. Je n’en suis pas et cela m’arrange plutôt. Personne ne m’a proposé de participer à ces sorties groupées, et je n’ai pas cherché à m’immiscer dans un des trois groupes constitués depuis notre arrivée à Biarritz. Après des journées denses, où il a été question de niches marketing, d’objectifs sectorisés, de segmentations de marchés, de prospects et de cœurs de cible, je m’aère un peu les neurones en faisant de longues promenades sur le front de mer après le dîner. La côte basque est superbe, fin juin, et les touristes n’ont pas encore envahi plages, restaurants et hôtels avec leurs tee-shirts publicitaires, leurs shorts bariolés et leur marmaille criarde. - Tu t’es fait des camarades ? Chère Alice... Ma mère employait exactement la même phrase lorsque je revenais des colonies de vacances. Non, Alice, je ne me suis pas fait de camarades. Ce ne sont qu’une quinzaine de collègues qui n’auront jamais d’autre statut que celui-là. Je ne fuis pas le contact, mais je ne cherche pas à favoriser une fausse amitié, éphémère et superficielle, qui ne résisterait certainement pas au retour à Paris. - J’ai sympathisé avec deux ou trois, mais tu sais que je ne suis pas très expansif. - Et que vas-tu faire de ton week-end ? - Je ne sais pas encore. Aujourd’hui je vais certainement aller me promener sur le littoral ou jusqu’à la frontière espagnole. Demain, je verrai en fonction de ce que les autres auront expérimenté aujourd’hui comme activités sportives. Tu devrais en voir certains, de vrais stakhanovistes du sport ! Ils se sont inscrits à tout ! Je soupçonne leur ardeur d’être directement proportionnelle à la gratuité des activités... Je m’interromps brutalement. Tu devrais en voir certains... m’a échappé et je sais d’expérience qu’une telle tournure de phrase peut engendrer une longue litanie sur la malheureuse épouse restée seule au foyer - comment pourrait-elle en voir certains ?... - alors que son mari se goberge aux frais de son entreprise. Je juge plus prudent, sinon plus glorieux, de couper court. - Oh ! Je te laisse, Tavernier vient me chercher pour le petit déjeuner. Prends bien soin de toi ma chérie. Je te rappelle demain matin. Bisous ! Je n’aime pas le bruit que fait le téléphone en raccrochant. |
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