SOIN PALLIATIF

 

 

 

1

 

 

Joanna n’était pas d’accord. Elle n’avait pas confiance, elle se méfiait. Se méfier de quoi, bon sang ? David argumentait, tentait de la convaincre. Mais elle ne voulait toujours rien savoir.

- C’est quoi ? Un traitement expérimental ? Un peu de boucherie supplémentaire ? Plus de douleur ? De la souffrance, encore et encore ?

David secouait la tête lentement, comme devant un enfant buté refusant de comprendre les règles implacables de la vie. Et de son monstrueux corollaire, la disparition injuste, incompréhensible, inacceptable, d’une partie de son existence.

David leva lentement ses yeux gris-bleus en fronçant légèrement les sourcils, contrarié de devoir prendre une décision autoritaire. Il utilisa le dernier argument à sa disposition.

- C’est ma mère.

Joanna ouvrit la bouche pour protester. Et la referma aussitôt. Elle avait aperçu le tressaillement des pommettes de son mari, brise légère annonciatrice d’une tempête de haute mer si elle s’obstinait.

- Elle n’a plus que moi. Je te remercie pour ce que tu as fait pour elle, surtout ces derniers temps…

Vision fugace de spécialistes hochant la tête sombrement, de médicaments multicolores de plus en plus nombreux, de traitements épuisants, de mystérieux appareils chromés. Sifflements, chuintements et cliquetis. Monstres d’acier aux boutons moletés brillants, aux voyants clignotant, aux circuits verts et noirs. Boites métalliques froides aux organes électriques à qui l’on confiait régulièrement quarante-cinq kilos de chairs et d’os qui ne voulaient plus vivre ensemble. Un squelette recouvert du voile translucide d’une peau parcheminée. Quarante cinq kilos d’une souffrance muette, pétrifiée. Quarante-cinq kilos d’un corps déjà aérien, quasi spectral, semblant flotter au-dessus du sol carrelé de blanc des hôpitaux spécialisés et des cliniques hors de prix.

David continua.

-… mais j’ai décidé de ce qui doit être fait.

Joanna frissonna légèrement. Elle fit une ultime tentative.

- David, tu sais que j’ai des convictions religieuses… L’euthanasie est un crime. Dieu seul décide…

David regarda sa femme droit dans les yeux. Sa voix prit des inflexions métalliques.

- Il n’est absolument pas question d’euthanasie. J’y ai pensé, bien sûr. Mais c’est impossible. Je ne peux tout simplement pas décider de la minute à laquelle ma propre mère doit cesser de vivre, sur mon ordre.

Il baissa la tête. Sa voix se fit plus douce.

- Non, c’est plutôt comme une sorte de soin ultime. Enfin, il faut le voir comme ça, je crois.

C’est un enfant perdu qui releva la tête. Un gamin égaré dans une forêt à la noirceur épaisse et collante, hurlant sa peur, courant en tous sens pour échapper aux monstres qui allaient le déchiqueter, le lacérer, lui dévorer cœur et entrailles. Un petit bonhomme abandonné, fuyant les êtres effrayants que sa mère ne pourrait plus repousser d’un rire cristallin en agitant une cuillère en bois, épée magique qui le protégeait des effrayantes créatures derrière la formidable et invisible barrière de sa tendresse.

 

 

 

2

 

 

La veille, prenant David à part, l’infirmier avait été effroyablement précis et insupportablement vague.

- Puis-je vous parler franchement ?

La nuque de David était brusquement devenue raide et glacée. Il avait eu envie de crier que non, il ne voulait pas d’une franchise qui le tuerait à coup sûr. Il voulait qu’on lui mente, qu’on travestisse la vérité, qu’on le ménage, qu’on le mystifie. Qu’on lui parle de rémission soudaine, de guérison incompréhensible, de miracle, oui, surtout de miracle. Il ne voulait pas de cette répugnante vérité que quelque chose, loin au plus profond, connaissait déjà depuis longtemps. Sans attendre de réponse, l’infirmier avait mis sa main sur l’épaule de David, geste répugnant se voulant fraternel ou chaleureux. Puis, d’une pression, il l’avait entraîné un peu à l’écart, loin de la mort programmée, loin de l’impuissance des hommes.

- Votre mère est condamnée. Tout ce qui pouvait être fait l’a été. Mais lorsque les chirurgiens l’ont ouverte, ils ont été effrayés par l’ampleur du mal et l’étendue de la tumeur. Rien ne pouvait plus la sauver. Ils ont refermé. Puis ils ont sorti leur assortiment magique de gélules calmantes, de liquides prodigieux, de pilules colorées, de machines à respirer et de rayons tueurs de cellules folles. Mais la vérité, c’est qu’il était largement trop tard. Les drogues les plus efficaces et les dispositifs les plus avancés ne lui font plus aucun bien. Elle souffre et ne cessera de souffrir, de plus en plus jusqu’à la fin, malgré tous nos efforts.

- Et… la fin ? avait demandé David d’une voix blanche.

- Oui, c’est pour très bientôt. Quelques jours tout au plus. Peut-être quelques heures.

- Alors, vous allez me proposer… d’abréger ses souffrances ? Vous voulez mon autorisation, c’est ça ?

L’infirmier avait plissé les yeux et une ride était apparue sur son front. Il semblait hésiter sur le choix des mots à utiliser, comme s’il s’apprêtait à aborder les rives d’une contrée inquiétante qu’il ne connaissait qu’imparfaitement. Puis il avait lentement secoué la tête.

- Non, non, ce n’est pas ça. Plutôt un genre de dernier soin palliatif. Un accompagnement en douceur de ses derniers instants. Venez, je vais vous expliquer…

Joanna les avait vus s’éloigner tandis qu’elle pressait un linge humide sur le front gris de le vieille femme aux yeux clos et à la respiration sifflante. Après de longues minutes, ils étaient revenus vers la chambre. David avait semblé troublé, indécis et nerveux. L’infirmier lui avait tendu une petite carte sans un mot puis s’était éloigné. David avait longuement contemplé le petit morceau de carton avant de le glisser dans sa poche, puis il avait rejoint son épouse au chevet de sa mère. Là, sans retenue, il avait pleuré en silence. Un silence que Joanna n’avait pas osé troubler.

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