SOUVENIRS, SOUVENIRS

 

 

 

 

Le parc boisé est magnifique, en ce début de mai. Cinq mille mètres carrés de pelouses parfaitement entretenues, de superbes massifs de fleurs multicolores et d'arbres à l'ombre bienfaisante. Cette période de l'année, ni trop chaude ni trop fraîche, est la préférée des résidents qui redoutent à égalité le soleil brûlant et les froidures assassines.

Marie est arrivée la première, selon son habitude. Elle dort peu et mal, et se lève tôt. Rester au lit à contempler le plafond ne lui est d'aucun agrément. Cela la conduit à des rêveries moroses la menant à de sombres considérations sur la vanité de l'existence. Elle préfère se lever avant l'aube et s'atteler à des travaux manuels. Elle a constaté que la confection de fines dentelles était un excellent remède à la mélancolie. Il lui semble que plus ses doigts réalisent des ouvrages délicats et complexes, moins sa tête travaille. Son esprit la laisse en repos et les souvenirs douloureux restent profondément enfouis. Assise sur un banc en bordure de l'allée qui vient des bâtiments principaux, Marie attend son amie. Alice ne tardera certainement pas. Dès que la saison le permet, les deux amies passent chaque matinée ensemble, arpentant lentement les allées du parc, avec une longue halte à chaque banc. Ce rendez-vous quotidien est devenu une source de moquerie pour nombre d'autres résidents, mais les deux vieilles s'en moquent bien. Les petites mesquineries, la médisance et l'étroitesse d'esprit sont le lot quotidien des quelque cent vingt pensionnaires du château. Ils se surveillent, s'épient et se jalousent. Ils se fâchent à mort pour un dessert subtilisé, un ragot colporté, une remarque mal comprise. Rien de tel entre les deux vieilles femmes. Elles sont amies depuis toujours et chacune a appris à respecter l'identité de l'autre. Cette inébranlable amitié a plongé plus d'un dans une certaine perplexité. Le mariage de la carpe et du lapin. La morosité bougonne de Marie contraste avec la permanente joie de vivre d'Alice. Alors que Marie peut vivre repliée sur elle-même et presque entièrement coupée de ses semblables, Alice a besoin de contacts avec le monde. Marie n'ouvre jamais un livre et ne feuillette que rarement les magazines mis à la disposition des résidents. Alice dévore littéralement toutes les publications qui lui passent à portée de regard et se plaint régulièrement de la maigreur de la bibliothèque du château qui compte pourtant plusieurs centaines d'ouvrages divers.

Marie aperçoit son amie au loin. Elle fronce les sourcils en réalisant qu'Alice semble boiter un peu plus. Elle s'appuie sur sa canne et semble peiner un peu à chaque pas. Une arthrose à la hanche la fait souffrir depuis quelque temps. Marie n'aime pas ça. Outre le fait que la souffrance de son amie ne lui est pas indifférente, elle sait qu'aux Hespérides, on n'accueille que des personnes valides et autonomes. Une invalidité permanente signifie le transfert à l'hôpital le plus proche. La douleur de la séparation. L'imminence de la mort.

- Alice ! Comment te sens-tu aujourd'hui ? Viens vite t'asseoir. On dirait que tu souffres un peu plus que ces jours derniers, non ?

Alice ne répond pas immédiatement. Elle regarde sa vieille amie avec son habituel sourire lumineux. Marie lui envie parfois cette apparente capacité à ne prendre en compte que les choses agréables de la vie, ce don pour le bonheur. La maladie et les douleurs de l'âge semblent ne pas l'affecter. Heureuse Alice, qui donne l'impression de n'être touchée que par les joies simples de l'existence, qui sait se réjouir d'un rayon de soleil sur une photo jaunie, de la forme inhabituelle d'un nuage, de la tonalité éphémère d'un parterre de fleurs, du rêve d'un enfant, du goût sucré-amer d'une larme de Xérès. Elle a apporté un livre, comme d'habitude. Des poèmes ou des nouvelles, à coup sûr. Elle ne le lira pas tant qu'elle sera avec son amie, évidemment, mais elle ne peut envisager de faire un pas hors du château sans le contact réconfortant d'un livre aimé.

- Ca va, ça va... J'ai un peu mal, mais c'est très supportable. Tu sais, à près de quatre-vingts ans, il ne faut pas demander l'impossible. Je crois que toi et moi, nous nous en sortons bien, de ce point de vue. Pas de maladie grave, une vue encore bonne, et il nous reste même quelques dents à nous !... 

Elles échangent quelques considérations sur le temps qui passe et sur le temps qu'il fait. Ces préambules sont suivis d'un long silence. Rien ne presse. Ce matin là, c'est  Alice qui prononce la formule rituelle :

- Tu te souviens, Marie ?...

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