SUICIDE

 

 

 

 

J'ai un peu de mal à composer le numéro de téléphone. Il se termine par un sept ou un neuf ?...A l'autre bout, la sonnerie résonne longuement. Enfin, on décroche, et une voix encore engourdie de sommeil répond avec difficulté.

- Mmmm...

- Jacques ?

- Mmmoui... Qui c'est ?

- C'est moi, c'est Charles.

A l'évidence, il lui faut plusieurs secondes  pour mettre un visage sur ma voix.

- Charles ? Mais qu'est-ce qui se passe ? Un problème ?

- Mon vieux, je suis au trente-sixième dessous. Tu ne peux pas imaginer ce qui m'arrive... La cata.

Il envisage certainement une liste d'événements dramatiques : mort d'un proche, accident grave, licenciement sec, brouille conjugale définitive, apparition d'huissiers féroces... Il doit jeter un rapide coup d'oeil à sa montre.

- Maintenant, là, à deux heures du mat' ?

- Mon petit père, les ennuis ne choisissent pas leur heure pour advenir, tu sais.

- Qu'est-ce qu'il y a ? Flo est partie avec l'employé du gaz ?

- Ne rigole pas, ça peut arriver à tout le monde, tu sais. Non non, c'est bien pire que ça...

- Bon, alors accouches ! Tu commences à me filer les jetons. Quelqu'un est blessé ?

- Pire... Je marque un léger temps d'arrêt. Mon personnage s'est pendu !

La ligne reste silencieuse quelques instants.

- Ton quoi s'est quoi ?

- Je te dis que mon personnage s'est pendu ! Dis donc tu n'as pas l'air bien en forme ce soir...

Il manque s'étrangler.

- Hé, je te ferai gentiment remarquer que le soir est passé depuis longtemps, et que je dormais du sommeil de l'honnête travailleur ! Et je ne comprends pas un traître mot de ce que tu me racontes. Quelqu'un que je connais s'est pendu ? Quelqu'un de ta famille ?

Décidément, il n'a pas l'esprit vif.

- Mais non ! Tu ne le connaissais pas, enfin pas encore. C'est mon personnage, je te dis. Le héros principal du livre que je suis en train d'écrire, quoi... C'était l'histoire d'un type qui...

- Non mais je rêve ! Si je comprends bien, tu es en train de me dire que tu m'as réveillé en pleine nuit pour m'annoncer la mort de quelqu'un qui n'existe pas ? Tu sais, j'adore les blagues, mais celle-là n'est pas très drôle, sincèrement, et je ne suis pas sûr de l'avoir appréciée à sa juste mesure. A tout hasard, je te signale que j'ai cours à neuf heures demain, enfin dans quelques heures, et que j'ai intérêt à être en forme pour affronter trente-cinq cancres imperméables aux maths ! Alors trouve une autre victime, ou choisis une heure convenable pour t'amuser. Allez, sans rancune, et à bientôt !

Je regarde mon combiné d'un oeil morne. Jacques est un primaire. Qu'attendre d'autre d'un professeur de mathématiques, d'ailleurs. En fait, il ne pouvait pas comprendre l'importance de l'événement. Trop loin de ses préoccupations habituelles. Pas assez terre-à-terre, pas assez logique. Par ailleurs, l'appeler à cette heure n'était peut-être pas très approprié. Je le rappellerai un jour prochain pour m'excuser et lui expliquer l'importance du drame. C'est vrai que je n'avais pas vu le temps passer, comme à chaque fois que je suis pris par cette fièvre d'écriture.

 

 

 

- Charles ! C'est prêt !

J'émerge difficilement d'un sommeil lourd. Comme tous les matins, Flo a préparé le petit déjeuner, et elle me réveille avant de partir. Ma tendance naturelle me porte plutôt vers d'interminables grasses matinées où j'agence mentalement de futures intrigues de papier. Cette lente mise en route était suivie, il y a quelque temps, de petits déjeuners-brunchs copieux, devant une des quinze chaînes du câble. "Pour m'inspirer de certains scénarios, Flo..." Et le temps passait ainsi mollement jusque vers quinze heures, heure à laquelle je me décidais à approcher ma machine à écrire.

Inquiète d'une si faible productivité, Flo a mis sous mes yeux, un jour de l'année dernière, un article de Livres Magazine où des écrivains étaient interrogés sur leurs méthodes de travail. J'ai rapidement lu les techniques un peu étranges de certains d'entre eux : "Je ne peux écrire que les deux pieds dans une bassine d'eau tiède" affirmait celui-ci. "Je dois impérativement écrire orienté au Nord" prétendait celui-là. Certains, comme moi, travaillaient mieux le soir tard ou la nuit. Cet abonné aux best-sellers se levait - beurk !...- à cinq heures du matin pour s'atteler à sa création. Et ce romancier connu marchait dans les bois en dictant ses textes à une secrétaire qui trottinait derrière lui... Je suis parvenu à un paragraphe entouré d'un coup de surligneur rouge. Un célèbre écrivain de polars livrait sa méthode : "Paresseux de nature, je m'oblige à des horaires fixes qui ressemblent fort aux horaires d'un travail salarié, 8h30-11h30, puis 14h-18h. Avec de petits suppléments si l'inspiration m'y pousse,... ou si mon éditeur se rappelle à mon bon souvenir ! C'est le meilleur moyen pour moi d'arriver à une productivité acceptable". 

Depuis, Flo a décidé de me préparer le petit déjeuner chaque jour avant de partir travailler. De cette manière, je dois de me lever plus tôt... et avec un peu de chance, je commence à écrire avant trois heures de l'après-midi. Et le système fonctionne ainsi depuis ce jour. L'écrivain écrit, l'éditeur édite, et les droits d'auteur rentrent un peu plus régulièrement.

 - Hé, Flo, attends ! Il faut que je te raconte, il est arrivé une chose épouvanta...

Le bruit de la porte d'entrée ne me permet pas de finir ma phrase. Comme presque tous les matins, Flo est en retard.

 

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